avenir d'une offensive

Limites de l’extension

Partout et maintenant, une perspective

Durant la seconde quinzaine de février, trois insurrections sont en cours. Celles de Tunisie et d’Égypte, qui vont sous peu connaître leur premier coup d’arrêt, et celle de Libye, au summum de sa généralisation. Dans le même temps, les mouvements de révolte au Bahreïn et au Yémen sont à la fois en phase d’amplification et de radicalisation. Le vendredi 25 février, la simultanéité des fronts ouverts atteint son niveau maximal. Les émeutiers se battent dans le centre de Tunis, la désormais ample mobilisation yéménite s’enflamme dans les rues d’Aden, les révoltés des quartiers de Tripoli tentent de prendre le centre de la capitale, les manifestants du Bahreïn convergent en nombre pour affirmer leur volonté clarifiée de dégager le régime. Un parti, au sens éminemment historique, apparaît là au grand jour. Sans chefs, sans encadrement, au-delà de toute résolution par la réforme et refusant tout dialogue avec les pouvoirs en place. Une communauté temporelle avance ainsi dans chaque État sous les colifichets des communautés nationales. Et dans cette même séquence, la révolte n’en finit pas de se propager. D’autres fronts s’ouvrent.

Un parti apparaît au grand jour, mais c’est encore pour une bonne part le grand jour médiatique, une lumière artificielle. Comme vecteur de la visibilité, l’information dominante joue un rôle fondamental et ambivalent. Si elle contribue à la propagation, quoiqu’encore concurrencée dans ce domaine par des formes de communication auxquelles on ne peut tout à fait l’identifier, elle est aussi la principale force capable de l’endiguer. Car ce qu’elle véhicule est d’abord sa propre représentation partisane, parti pris d’autant plus efficace qu’il demeure à couvert, autorisant par le monopole de la publicité et l’appropriation interprétative une version officielle des événements pour le monde, jasmin et Tahrir. Image à partir de laquelle se produisent des effets d’imitation sans négativité pratique, particulièrement pour des visées réformistes d’oppositions politiques qui n’en perçoivent donc qu’une aubaine pour mobiliser dans leur propre pays au-delà de leurs troupes habituelles. D’autre part, l’information dominante a déjà délimité de l’extérieur la propagation géographique par son appellation « printemps arabe », définition qui sous ses airs innocents définit les causes et impose les buts. À travers cette déformation idéologique agissant comme une dépossession de ses acteurs principaux, la révolte comme renversement de dictateurs et non encore comme « crise » apparaît en partie sous un jour positif, apte donc à faire des émules. Les informateurs formulent encore des hypothèses d’extension à d’autres États, leur théorie « des dominos » suivant le storytelling d’une chute en série des « dictatures », mais commencent d’osciller entre enthousiasme démocratiste béat et anxieuse inquiétude à propos d’autres hypothèses évoquées non sans complaisance revancharde, celles d’une percée islamiste et d’une « instabilité » régionale. En février 2011, ils ne peuvent encore s’appuyer sur une défaite des insurrections en cours susceptible de décourager de nouveaux candidats au renversement d’autres régimes. Ce qu’ils commenceront de faire au cours de la guerre civile libyenne et qu’ils finaliseront avec la boucherie syrienne. Pour l’instant, ils cherchent toujours la pédale de frein. Durant la seconde quinzaine du mois de février, il se produit un phénomène insolite, la profusion de révoltes crée un effet de saturation dans l’information. Pris de vitesse, les médias sont contraints d’établir chaque jour un compte rendu heure par heure de ce qui a lieu et ce récit brut suffit quasiment à lui seul à remplir leurs éditions quotidiennes. Dans le moment de cet entre-deux et avec la place qu’il leur reste, les spécialistes qu’ils convoquent assurent, à propos des États dont ils ont la charge et l’expertise, que la situation y est bien différente de celle, odieuse, des régimes tunisiens et égyptiens dont la chute doit désormais passer pour normale et justifiée, dans l’ordre des choses et dans le sens du progrès. Tel ou tel brillant analyste n’en avait-il pas après tout prédit, sur la base de profondes et sérieuses études économiques et démographiques, sinon l’inévitable au moins le fort probable avènement ? L’expert régional est essentiel, sous les traits d’un thérapeute qui ne conserve sa prééminence sur son patient qu’à la condition que celui-ci reste malade et couché. Il diagnostique son objet d’étude, liste ses symptômes, ses défaillances, évoluant au fil du temps de chômage en sécheresse, de patrimonialisme en déséquilibre tribal, prescrit les options gestionnaires pour désamorcer la crise éventuelle. Fatalité ici, impossibilité ailleurs. L’important est de nier l’inattendu de ce qui échappe alors à l’objectivation, nier la nouveauté telle qu’elle rompt dans sa dimension subjective la chaîne de causalité, comme le feront ensuite – ils sont payés pour ça – dans la longue période de répression contre-insurrectionnelle les géopoliticiens haut perchés réduisant l’événement à un simple « jeu » d’influence entre grandes puissances étatiques. Taire l’inattendu, c’est masquer l’absence totale de maîtrise, la prise au dépourvu, des dirigeants de ces puissances étatiques. Masquer leur grande crainte pour masquer l’élan qui la suscite et dont la plus grande qualité, si outrageante à l’époque des grands contrôles, est d’être imprévisible et autonome. L’offensive de l’hiver 2011 est une intervention insupportable pour l’accord général autour d’une soumission à ce qui est là, la violation d’un traité de paix sanctifiant le donné, l’être-là, auquel tous ceux qui pérorent de l’extérieur alors, journalistes, experts et dirigeants, se sont pliés en pariant sur son immuabilité. C’est plus globalement la position de l’observateur qu’elle attaque, tel qu’elle définit de plus en plus tyranniquement l’abdication comme modèle de rapport au monde, des néo-artistes aux néo-philosophes en passant par les néo-écologistes, celui d’un simple enregistrement des phénomènes, supposément indépendants de la pensée et sans plus même de lien entre eux, en guise d’ultime cul-de-sac positiviste d’un quotidiannisme réduit à son degré zéro.

De ce point de vue et davantage ailleurs que dans l’État où elle se produit, la chute de Moubarak, rampe de lancement de la propagation, est une brèche décisive. Pan d’impossible qui s’effondre. Révélation d’une fragilité. Réfutation de la vanité de la révolte. Négation du postulat d’un ordre implacable. Ascension subite des ambitions. Car, même à travers le filtre médiatique, ce qui s’est montré jusqu’alors, et s’affirme davantage avec les insurrections qui commencent juste, relève sans équivoque de la conflictualité historique dont la tentative de recouvrement par un supposé mouvement pacifique fleuri devient intenable, si ce n’est pour un public middleclass lointain et s’imaginant non concerné. Principalement celui satisfait de manifester et voter « librement ».

Du 18 au 28 février, dans une relative ou totale obscurité, les émeutiers de Djibouti, du Maroc, d’Irak, d’Oman et du Burkina Faso rejoignent l’offensive. C’est donc à la fois la simultanéité et la propagation qui sont alors à leur stade le plus avancé. Ces événements valent de ce point de vue là, considérant qu’ils participent d’un même assaut. Car pris isolément, aucun n’ouvrira sur une insurrection, exception faite du Burkina Faso, où elle interviendra trois ans plus tard. Les faits négatifs de Djibouti et d’Oman, États aux antipodes en apparence, sont très brefs, mais, signaux des plus instructifs quant à l’exaltante originalité du moment, ils surgissent sur des territoires où l’on ne se révoltait pas jusque-là. Les émeutes d’Algérie et du Maroc, fugitives elles aussi, contredisent les contrefaçons calquées sur la déformation médiatique des insurrections que tentent crapuleusement ou naïvement d’y implanter partis politiques et milieux associatifs. Les mouvements irakiens et burkinabés sont plus profonds. Inattendus et perturbants, ne collant pas avec l’interprétation qu’elle impose, la standard total view en cours de formation, l’information, ne sachant qu’en faire, les maintiendra à la marge ou les occultera. Pour l’heure, elle est focalisée sur la Libye, dont elle fait un spectacle quotidien.

Si, pour son image spectaculaire, l’information dominante englobe alors insurrections et émeutes dans un ensemble qu’elle nomme, leur attribuant une unité de l’extérieur par-dessus l’unité qu’elles dessinent d’elles-mêmes, c’est et ce sera toujours dans le maintien de leurs séparations nationales. Arabes ou non, la frontière les définit en dernière instance. Car ce que l’information montre, qu’elle parvient à saisir, ce sont, comme résultats, des « masses » rassemblées sur les places des capitales. Or ces masses, photogéniques car immobiles et apparaissant en plein jour, dites pacifiques car relativement passives, décorées des couleurs du drapeau et chantant l’hymne, suivent une critique entamée par les insurgés, entrent par une brèche que leur guerre à l’État a ouverte. Le vendredi 28 janvier, sommet des journées insurrectionnelles, quand des dizaines de milliers de personnes se battaient contre la police dans les rues des villes égyptiennes, la majorité des 80 millions d’Égyptiens était toujours chez elle. La communauté des pratiques et des actes par-delà les frontières montre comment ces insurgés-là ont bien plus à voir avec leurs homologues de Tunisie qu’avec l’ensemble de leurs « compatriotes ». Plusieurs désignations viendront bien nommer ces acteurs décisifs, « jeunes », « chebabs », « révolutionnaires », mais pour leur attribuer un simple rôle momentané qui servira à refouler ensuite, dans la masse nationale et la formulation middleclass, la critique qu’ils portent. Les entités abstraites « Tunisiens », « Égyptiens », « Libyens », « Yéménites » suggèrent le maintien d’éternelles identités a priori, indépendantes de l’histoire et non définies par des actes, faisant office de séparation à travers une représentation mentale pour laquelle la carte et ses frontières se substituent toujours au territoire. Leur meilleure réfutation alors consiste dans la manière dont les brûlantes idées issues des actes offensifs se jouent des frontières pour allumer d’autres consciences et embraser d’autres lieux.

Pour ce qui nous concerne, une telle extension de la révolte, dont nous relatons ici les extrémités, est une réjouissante nouvelle, la poursuite du dépassement inauguré à Suez. Les insurgés mènent un même débat, sous des formes différentes et par des chemins parallèles, ils se rejoignent dans leurs paroles, se font écho dans les actes, s’encouragent réciproquement, se revivifient par leurs audaces respectives, se répondent, encore séparés effectivement mais par la force de leurs enclos militaires. Les insurgés, comme on disait des prolétaires, n’ont pas de patrie. Dans leurs assauts conjugués sans être coordonnés, ils participent là où ils sont à une fragilisation d’un ordre qui n’est pas national. Il se profile un enjeu bien plus profond et bien plus menaçant que ce que la parole étatique internationale veut bien accorder et, de fait, ici et là, les concessions exceptionnelles de dirigeants réputés inflexibles, alors en partie sous l’incitation de leurs suzerains occidentaux, vont en témoigner. Dans ce présent-ci, des hypothèses éphémères se forment. Quel soutien possible des insurgés du Yémen à partir de Djibouti et d’Oman ? Quelle relance de l’insurrection tunisienne si les excentrés d’Algérie et du Maroc entrent, à nouveau pour les premiers, dans la danse ? Quel renversement de la standard total view si les dirigeants chiites sont à leur tour attaqués en Irak ? Quel effet sur les insurgés égyptiens, connaissant leurs premières défaites, si Tripoli tombe ?

L’inédite simultanéité suggère un vieux mythe anarchiste de la fin du XIXe siècle, ce « grand soir » qui ne sert plus depuis qu’à ridiculiser à l’avance des rêveries que personne n’oserait formuler sans rougir, celles d’un soulèvement planétaire à partir d’explosions concomitantes. Cette délirante hypothèse sans partisans fait son chemin toute seule à l’heure de la communication numérique mondialisée et de son immédiateté, à celle d’un stade achevé de l’unification du monde, quand chacun de ceux payés pour penser s’accorde pourtant à la modestie devant la pluralité des petits particularismes et dans l’adoration impuissante de la complexité. 2019 nous apprendra que c’est peut-être la voie la moins irréaliste, qu’elle n’était pas si loin. Ubique et nunc, synchronisation par effets de viralité, reconnaissance irréfutable d’un parti de l’histoire, médiation universelle à partir d’une irréversibilité pleinement endossée. Mais il est vrai qu’au moment où nous écrivons ces lignes, c’est même 2019 qu’il a fallu repousser au plus loin des mémoires, pour ce qu’il continuait de dessiner huit ans après ce premier aperçu : ce sont les pratiques qui font les communautés, définissant les divisions et les appartenances, dans la négation de toutes celles imposées et conditionnées par la passivité. Communautés qui n’en sont plus dès lors et surgissent comme sujets collectifs, condition première de l’accomplissement, la seconde et non moins fondamentale étant qu’ils se fondent.

18 et 19 février à Djibouti

Ce vendredi 18 février, où elle approfondit le mouvement yéménite à Aden, l’émeute fait une inédite apparition sur la rive occidentale du golfe éponyme. Grande pauvreté, chômage de masse, monopolisation du pouvoir et des recettes par une dictature démocratiquement élue, la proximité de Djibouti avec le Yémen n’est pas seulement géographique et culturelle. Jusqu’à cette date, nulle trace en revanche de protestation sociale considérable ni de reproches internationaux, le rôle dévolu à ce micro-État comme carrefour policier et marchand nécessitant la garantie de sa stabilité au cœur d’une région troublée entre Érythrée et Somalie. L’emplacement stratégique de Djibouti à l’entrée de la mer Rouge et le maintien d’une présence (post)-coloniale malgré « l’indépendance » en fait un poste avancé de la forteresse occidentale : zone d’entraînement pour « l’ancien » colon français, qui y dispose de son plus gros contingent militaire à l’étranger, base arrière permanente pour les États-Unis depuis 2002 et leurs campagnes guerrières au Moyen-Orient. Avec l’activité portuaire, c’est principalement de cette location de son territoire, aride et désertique, à des bases militaires occidentales que l’État djiboutien tire ses ressources. À ses commandes, le dictateur démocratiquement élu, Omar Guelleh, incarne depuis 1999, année où il succéda à son oncle, la stabilité requise et projette alors sa reconduction pour un troisième mandat présidentiel à l’issue d’élections à venir en avril 2011, troisième mandat autorisé par une réforme constitutionnelle ad hoc datant de l’année précédente.

Avec seulement un quart de la population de 800 000 habitants inscrit sur les listes électorales, une grande partie des miséreux djiboutiens n’ont ni le loisir ni la liberté de se préoccuper d’une telle manœuvre coutumière des démocratures. Mais à la faveur de l’ambiance générale du moment, des manifestants contestent en ce début d’année le troisième mandat annoncé. Le 12 janvier, dans la deuxième ville du pays, Ali Sabieh, la police tue l’un d’eux à balles réelles.

Les 5 et 6 février, dans la capitale, des manifestations d’abord étudiantes, consécutives à la publication de résultats d’examens contestés, entraînent, grâce au renfort de troupes plus enclines à dépasser ce terne prétexte – « lycéens et casseurs » suivant la terminologie journalistique –, des affrontements avec les forces policières, des pillages de commerces (« mis à sac du centre-ville ») et l’incendie de voitures. La répression de ces deux jours de protestation déjà émeutière se solde par au moins quatre tués. Parmi les victimes des peu sélectives balles réelles étatiques se trouve une femme enceinte. Les jours suivants donnent lieu à des centaines d’arrestations.

Le 18 février, c’est la principale coalition de l’opposition qui appelle à un rassemblement. Ils seraient des milliers à y répondre, les chiffres donnés a posteriori affichant la pauvre vision boutiquière que partagent opposants et régime à propos de la prise de rue, les premiers parlant de 40 000 participants, le second de 700. Des deux, le mensonge du pouvoir paraît le plus éloigné de la vérité. La mobilisation est dite sans précédent pour un État où la protestation est donc rare autant que ses motifs possibles innombrables. Après une journée calme, selon le vœu de l’opposition d’un « soulèvement pacifique » dont elle espère tirer les dividendes, les milliers de protestataires, se référant dans leurs slogans aux événements tunisiens et égyptiens, et dépassant donc le simple refus d’un troisième mandat pour exiger le départ immédiat de Guelleh, décident de l’occupation des alentours d’un stade du centre-ville face au ministère de l’Intérieur. Les flics interviennent pour empêcher l’installation d’un tel campement permanent. Les affrontements commencent au crépuscule, entre jets de pierres d’un côté et gaz lacrymogènes de l’autre. Les locaux d’une ONG présidée par la femme du président, particulièrement détestée pour les mêmes raisons que la salope Trabelsi en Tunisie, sont saccagés, une annexe du parti au pouvoir incendiée. Il pourrait y avoir quatre tués, le bilan étatique n’en décompte que deux, dont un flic, tandis qu’il mentionne des attaques de commissariats et des pillages. Dispersés, les manifestants désormais émeutiers sont repoussés en périphérie, chez eux donc, à Balbala, l’immense bidonville (plus de 200 000 habitants) où ils croupissent d’ordinaire et où ils poursuivent alors toute la nuit les affrontements avec les flics. Combats de rue qui reprennent dès la matinée du lendemain, toujours à Balbala, le centre de Djibouti-ville ayant été rendu inaccessible par le quadrillage policier. Ils ont notamment lieu à proximité de l’hôpital, où ils seraient « les plus violents », et devant un commissariat avec de possibles tentatives alors d’en extirper les interpellés de la veille.

L’embryon de révolte cesse là sa croissance. La fatalité, brièvement percée par l’esprit insurrectionnel général, reprend ses droits. Les velléités de nouveaux rassemblements seront ensuite anticipées par le pouvoir qui multipliera les arrestations et soignera à sa façon tous ces prisonniers-là pour qu’ils servent d’exemple. À ce régime, dictature en tous points comparable à celles qui vacillent ailleurs, arrosant à balles réelles la moindre présence contestataire dans les rues et torturant ses supposés leaders, la vertueuse « communauté internationale » ne trouve rien à redire. Bien au contraire puisqu’elle est son commis, à qui sont donc laissées les coudées franches pour mater son inutile population. À l’heure où le méchant Kadhafi focalise les indignations journalistiques, l’hypocrisie occidentale s’étale dans toute sa splendeur à l’occasion de ce court moment qui éclaire le contexte djiboutien, au regard duquel même la situation bahreïnie paraît plus désirable et moins grotesque. Avec une moyenne d’âge de 21 ans et une pauvreté parmi les plus dévastatrices du monde, régi par un exécutif aussi arbitraire que corrompu, Djibouti reste une cocotte-minute dont l’explosion, celle d’une révolte non encadrée par l’opposition politique, n’interviendra donc pas dans le cours de l’offensive de l’hiver 2011, telle qu’elle aurait pu notamment appuyer le mouvement yéménite si proche.

Du 12 au 21 février en Algérie et au Maroc

La vague partie de Sidi Bouzid a poussé sa propagation orientale jusqu’aux confins de la péninsule arabique, traversant ainsi des contextes initiaux très variés. Malgré les premiers embrasements algériens de janvier et la proximité de la Tunisie avec ses voisins du Maghreb, le passage à l’ouest s’avère beaucoup moins évident. Dans la dictature FLN et la monarchie chérifienne, les quelques lueurs offensives ne vont plus intervenir qu’en marge d’initiatives artificielles impulsées par des promoteurs du spectacle de la révolte. Si ces derniers agissent à seule fin de servir leur propre agenda progressiste en s’alignant sur la calomnie médiatique de l’élan insurrectionnel, les éclats sauvages qu’ils ne peuvent empêcher en montrent alors la vanité en manifestant ici aussi la présence d’une insatisfaction à laquelle les illusions politiques sont étrangères. Relativement anecdotiques dans un autre contexte, ces événements mineurs réclament au moins cette brève mention du point de vue du processus général en cours et de la simultanéité à l’œuvre, en premier lieu parce qu’ils sont émeutiers.

Le commencement insurrectionnel du 5 au 9 janvier en Algérie s’est épuisé, en partie de lui-même. Trop incandescent pour être rejoint par une autre partie de la population que sa jeunesse émeutière. À l’issue de la retraite de celle-ci, les récupérateurs locaux s’affairent à capitaliser sur ce à quoi ils n’ont évidemment pas pris part, qu’ils n’ont pas même soutenu sur le moment, mais dont les motifs leur paraissent encore vifs au regard des multiples immolations publiques qui ponctuent tout le mois de janvier. Les premiers à se manifester ainsi sont les « syndicats autonomes », associés à la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH), rapidement rejoints par l’inénarrable RCD, pour créer une « Coordination nationale pour le changement et la démocratie » (CNCD), à laquelle se mêle une myriade de collectifs militants. Le 22 janvier, l’appel lancé en solo par le RCD à manifester à Alger, où les manifestations sont quoi qu’il en soit interdites, est un échec. Les quelques centaines de personnes qui répondent à l’invitation d’un parti aussi détesté que le pouvoir lui-même pour ses innombrables forfaitures et compromissions sont réprimées par des milliers de flics pour plusieurs dizaines de blessés. Une semaine plus tard, la marche à l’appel de la coordination sera plus étoffée à Béjaïa, fief kabyle du RCD. Du côté d’un pouvoir encore tremblotant depuis les émeutes, les vieux caciques ont compris eux aussi que l’ambiance restait explosive et pris en conséquence plusieurs mesures pour faire baisser la pression : importation des produits de base pour éviter les pénuries, suspension des opérations de démolition et de relogement, interdiction de vendre l’essence en jerrican, consignes aux imams pour prêcher contre les immolations et surtout, le 31 janvier, la libération de plusieurs centaines d’émeutiers arrêtés au début du mois. Ils se gardent encore en réserve, quoiqu’ils l’annoncent comme imminent, leur plus symbolique joker et première des revendications de la liste établie par la CNCD : la levée de l’état d’urgence. Aussi hostile aux émeutes que l’exécutif lui-même, la LADDH, par le biais de son président, ne fait pas mystère des objectifs de la CNCD, qui consistent à engendrer ce type de « démocratisation » pour « désamorcer l’explosion de la rue ».

À partir des 7 et 8 février, si elle n’explose pas encore, une rue plus authentique refait parler d’elle avec des manifestations de chômeurs, des blocages de routes et de possibles affrontements à leur occasion dans plusieurs wilayas de l’Est. L’encadreur désamorceur CNDC a de son côté appelé à une manifestation à Alger le 12 février. Effet égyptien oblige (Moubarak est donc tombé la veille), le rassemblement regroupe ce jour de 2 000 à 5 000 participants, mais contraints de rester statiques par un quadrillage de la capitale par près de 30 000 policiers. D’autres marches ont lieu à travers le pays à l’issue desquelles l’émeute refait son apparition, d’abord en Kabylie. Dans la soirée, la gendarmerie de Chorfa (wilaya de Bouira) est attaquée au Molotov tandis qu’à Akbou (wilaya de Béjaïa) la répression a conduit à des affrontements. Alors que la gendarmerie est de nouveau prise pour cible à Chorfa le lendemain et que les jeunes d’Akbou n’ont pas fini d’en découdre avec les flics, de jeunes chômeurs d’Annaba entament le même type de confrontation durant leur marche sur le siège de la wilaya, non sans détruire au passage voitures et mobilier urbain. Chorfa connaît ses derniers feux contre des renforts policiers le 14. À Akbou, l’émeute gagne encore en intensité ce jour et le lendemain, alors qu’un autre prétexte lui donne de nouveaux participants, celui d’un délogement policier de squatteurs ayant profité des émeutes de janvier pour envahir près de 500 logements vacants. Tribunal, siège de la daïra et commissariat, avec ses flics blottis à l’intérieur, sont assaillis, pour un bilan final qui dit l’intensité de la confrontation avec de 100 à 300 blessés. L’exemple de ces trois jours d’affrontements s’extrait en partie de l’émeute ritualisée ancrée dans le paysage depuis dix ans, notamment parce qu’alors on se bat au même moment au Yémen et au Bahreïn, et qu’on peut penser que les jeunes émeutiers kabyles le savent. Le pouvoir algérien aussi qui annonce le 22 février un projet d’ordonnance gouvernementale pour la levée imminente de l’état d’urgence, en place depuis près de vingt ans, qui sera effective le surlendemain, mais à la sauce FLN, c’est-à-dire en conservant l’interdiction de manifester à Alger. Il faut les félicitations d’Obama pour laisser croire qu’un tel octroi constituerait un grand pas démocratique. Dans le cadre de cette concession bidon mais nimbée d’une portée historique, l’émeute des jeunes chômeurs d’El Bouni (wilaya d’Annaba), cinq jours plus tard, qui descendent de leurs bidonvilles pour attaquer notamment le siège de la protection civile, ne tient plus que de l’escarbille quoiqu’ils mettent en pratique un dégagisme conséquent pratiqué ou soutenu ailleurs au même moment et qui peut se lire dans les lamentations post festum du maire de la commune : « Plusieurs jeunes émeutiers m’ont obligé, couteau à la gorge, de signer ma démission. » Mais il n’y aura pas de dépassement de l’émeute locale algérienne tel que janvier avait pu l’annoncer. Prise en charge par des organisateurs par avance discrédités, pas plus désirables aux yeux des Algériens que leurs concurrents du pouvoir en place, la mobilisation d’une CNDC, qui aura donc joué son rôle de repoussoir et occupé l’espace, ne pouvait figurer la moindre perspective nouvelle.

 

Au Maroc, la situation emprunte le même chemin, celui de l’opportunisme isolé du milieu associatif et militant, maillage contestataire plus moderne et davantage structuré qu’en Algérie du fait d’un contrôle étatique plus souple, et qu’on peut définir comme une proto-middleclass déjà disponible. Malgré le silence des médias officiels sur les événements de Tunisie aisément contourné par Internet et Al Jazira, il y a aussi des immolations au cours du mois de janvier. Le pouvoir est inquiet et annonce des mesures dès la chute de Ben Ali concernant notamment le contrôle des prix des produits alimentaires, des promesses d’emploi aux associations de « diplômés chômeurs » et autres offres clientélistes à destination des diverses strates de la contestation sectorisée. À la fin du mois de janvier, un appel est lancé par une poignée d’internautes à manifester le dimanche 20 février, date qui donnera son nom au mouvement (M20F), appel rejoint par une multitude de collectifs associatifs, culturels ou politiques, principalement de gauche mais aussi islamistes, tous extérieurs aux formations politiques parlementaires. Les revendications de cette coalition militante s’en tiennent à un réformisme bon teint, relativement aux ambitions voisines, qui épargne la figure du roi pour réclamer entre autres une nouvelle constitution, demander la démission du gouvernement et la dissolution du parlement. Réclamations abusives pour une monarchie qui accentue la pression policière sur les organisateurs identifiés, lance à leur encontre une campagne calomnieuse sur Internet, et enfin tente de saborder la mobilisation en annonçant la veille de sa tenue la fausse nouvelle de son annulation via l’agence de presse officielle.

Les premiers gestes émeutiers devancent l’appel d’une journée à Tanger dans ce qui va symboliser déjà les limites de la situation marocaine. On y apprend à cette occasion la survivance d’un fossile de l’impuissance altermondialiste, l’association Attac, dont la branche locale organise hebdomadairement dans la grande ville portuaire du nord du pays des rassemblements de protestation contre les tarifs excessifs de l’eau appliqués par Amendis, la filiale marocaine de la multinationale française Veolia. Cette fois, le 19 février, à la faveur d’une ambiance moins portée à l’indignation qu’à sa mise en actes, le « sit-in » devient manifestation vers le centre-ville et se heurte aux matraques policières. En réaction de quoi, l’agence Amendis et un poste de police sont caillassés, le feu est mis à une succursale de la Société générale, manière de dire ce que ces incendiaires-là pensent des « transactions financières ».

Derrière les troupes rangées de tout le réformisme citoyen, horizontal et responsable, on aperçoit déjà la partie immergée de la supposée « exception marocaine », censée prémunir la monarchie démocratico-marchande des colères renversant non loin de là des retardataires sur la voie de la modernisation, non monarchiques pour la plupart mais insuffisamment démocrates et insuffisamment marchands. Et dans ce Maroc dit exemplaire, le fossé est immense entre la richesse aliénée des quelques possédants et l’indigence de la masse des autres. Le 20 février, pour écarter l’éventualité d’une colère populaire hors de contrôle, uniquement envisagée comme un risque de discrédit, la préoccupation militante consiste à assurer la bonne image de sa protestation, c’est-à-dire son contrôle sur ce qui s’y dit, ses slogans, et ce qui s’y fait, avec un service d’ordre dans certaines villes, dont surtout les plus grandes. Le débordement de cet artefact activiste va donc se produire surtout dans les villes plus petites. Le nombre de manifestants pour tout le pays varie suivant les dires de l’État et ceux des organisateurs entre 40 000 et 220 000 pour peut-être plus d’une cinquantaine de villes concernées, donc relativement faible par rapport aux attentes. La sage mobilisation est subvertie en fin de journée par d’autres acteurs qui n’ont rien à voir avec le militantisme associatif. À Marrakech, ils attaquent des magasins, un McDo, un « édifice public » et l’agence de distribution de l’eau et de l’électricité. À Larache, ville côtière au sud de Tanger, ils incendient la caserne de gendarmerie et l’édifice de la douane maritime après en avoir pillé les bouteilles d’alcool. À Al-Hoceima, dans le Rif où les souvenirs de l’incurie étatique à la suite du tremblement de terre de 2004 sont encore vivaces, ils réagissent à leur dispersion en caillassant flics et commissariats, brûlent des voitures et une banque dans laquelle cinq morts seront retrouvés. Des affrontements similaires de fin de manifestation ont lieu à Guelmim, Tétouan, Fès et Séfrou, ville pionnière du retour de l’émeute au Maroc en septembre 2007 et où ce jour il pourrait y avoir un mort. Enfin sont rapportés des « actes de vandalisme » à Tanger. Dans cette ville comme à Fès, les supporters de foot, qui ont rejoint les rassemblements après la fin des matchs, en sont désignés comme les responsables, et c’est également le cas à Casablanca, où leur irruption a mis en panique les organisateurs du M20F tentant alors d’établir un cordon de sécurité autour de leur sit-in. Dans son bilan global de fin de journée, le ministère de l’Intérieur distingue implicitement les débordeurs du mouvement, stigmatisés comme des « fauteurs de troubles, des mineurs et des repris de justice », listant 33 édifices publics, 24 agences bancaires, 50 commerces et édifices privés, 66 véhicules parmi les cibles émeutières brûlées, pillées ou vandalisées. Hors du cycle dominical de l’agenda militant, les confrontations reprennent par endroits le lendemain. Dans le Rif surtout, dès la matinée à Al-Hoceima, Aït Bouayach et Imzouren. À Séfrou aussi, où la répression menée par des commandos de flics en civil est particulièrement violente. À Fès sans qu’aucun détail ne soit donné.

Les faits négatifs qui surviennent ensuite ne sont plus liés d’aucune manière au mouvement du 20 février, qui continuera par ailleurs, et aura seulement permis d’opportunes rencontres. Les trois jours d’émeutes dans la ville du sud Dakhla, du 25 au 27 février, en marge d’un festival de musique, remettent au centre des attentions l’insignifiante question que l’État souhaite garder centrale du Sahara occidental. Le débordement des affrontements entre jeunes « de l’intérieur » et « population sahraouie » en saccage de banques et de commerces, reste incarcéré, via son attribution suggérée à des éléments séparatistes, dans ce contexte et son opportun rappel. Il cache ainsi, en partie, la révolte, au même moment, des habitants d’un quartier de Marrakech contre le projet de les reloger ailleurs et qui paraît d’une tout autre ampleur, puisque trois morts sont évoqués dans le maigre compte rendu journalistique. Laconisme bien compréhensible alors, puisque les affrontements n’opposent plus ici des pauvres entre eux mais les forces de l’État et ceux qui subissent ainsi son arbitraire dont la version marocaine ne détient pas le monopole comme cela s’est vu sur cette même question du logement en Algérie.

Pour désamorcer, ici aussi, la menace continuant de couver et assurer le mensonge sur l’exception marocaine dont il serait le garant, le roi annoncera en grande pompe le 9 mars un processus de révision constitutionnelle pour un package démocratique logiquement salué d’une même voix par la presse et les États occidentaux, mais qui ne saura même satisfaire les pourtant modérés membres du M20F regrettant déjà leur modération.

25 février en Irak

En Irak, le régime a déjà chuté, en 2003, mais pas par la volonté du peuple. Encore que le pillage massif et exhaustif, pratiqué par une multitude d’anonymes dans le sillage immédiat de l’invasion de la « coalition internationale », ait devancé cette dernière pour un premier stade d’effondrement de l’État, qu’elle allait ensuite compléter par l’épuration des institutions et le démantèlement des forces de sécurité et de l’armée irakiennes, entreprise échafaudée par les fins stratèges américains sous le nom de « débaasification ». Cette grande mise au chômage des fonctionnaires et soldats, les multiples pénuries dues à la destruction des infrastructures et à la dissolution de tout le secteur public, l’imposition de nouveaux gouverneurs provinciaux ont servi de déclencheurs à plusieurs dizaines d’émeutes en 2003 et 2004 ; motifs auxquels il faut ajouter la brutalité humiliante et meurtrière de l’occupant occidental encourageant dans le même temps le passage d’un grand nombre d’insoumis à la résistance armée. Durant cette première phase, les faits de révolte touchent toutes les provinces du pays et semblent atteindre leur apogée en avril 2004. Le soulèvement des villes dites chiites, jusqu’à plusieurs quartiers de Bagdad, et les affrontements armés à Fallouja, au cœur dudit triangle sunnite, dessinent une sorte d’unanimité, à la fois contre l’occupant étranger et contre les arrivistes revenus d’exil qu’il a mis aux commandes du pays. Avec l’aide de la simplification médiatique et sous l’effet de la terreur répressive, ce qui parut alors un sommet de la sédition s’est au contraire conclu par l’officialisation de son encadrement, avec la consécration, côté chiite, du leader religieux Moqtada Al-Sadr à la tête de sa milice, l’Armée du Medhi, et la salafisation de la résistance armée sunnite via la franchise Al Qaeda. L’embrigadement ainsi promu s’aligne sur la vision néocoloniale d’un État irakien désormais défini suivant une partition ethnoconfessionnelle en trois entités distinctes : zone kurde détenant déjà l’autonomie au nord ; zone chiite du sud ; zone sunnite du centre du pays ; les deux premières renfermant les ressources pétrolières. L’artificiel schéma communautariste imposé de l’extérieur se concrétise dans la constitution de 2005, celle d’un État fédéral, et produit ensuite ses plus fatales conséquences avec les affrontements et actes terroristes sectaires de l’année particulièrement meurtrière de 2006, quand devient centrale l’inanité de la terreur quotidienne contre les « civils », entre attentats suicides commis par les djihadistes étrangers contre les « apostats » chiites et menées punitives d’escadrons de la mort adoubés par l’État. La profonde insatisfaction des pauvres, exacerbée par d’innombrables prétextes liés à la plus élémentaire survie, ne trouve plus même, sinon de façon exceptionnelle et isolée, de débouchés émeutiers, et la résistance armée non encadrée n’est plus identifiable en tant que telle. Séparée par l’assignation identitaire, qui a notamment conduit à l’érection de murs entre les différents quartiers confessionnalisés de Bagdad, la foule des anonymes, pour laquelle tout manque, quand ses dirigeants ultra-corrompus s’engraissent, n’est plus désormais que la victime d’un conflit entre complices qui se joue à ses dépens. Dans ce qui est ainsi désigné comme une « guerre civile », les renforts militaires américains de 2007, aidés par la collaboration des tribus sunnites, parviennent un temps à neutraliser le djihadisme d’Al Qaeda. De son côté, la milice sadriste suspend ses activités à l’été 2008, après avoir multiplié les démonstrations de force afin de conserver sa clientèle gueuse en surjouant son opposition à l’occupant et de marchander tout à la fois des postes au gouvernement dans lequel le mouvement d’Al-Sadr se mouille depuis 2005. Car à l’heure du retrait progressif des forces d’occupation, la supposée démocratie post-Saddam est avant tout une lutte entre canailles politiciennes pour le partage des places et du butin qui les accompagne, compétition d’où émerge déjà un nouveau potentat en la personne de Nouri Al-Maliki. Premier ministre depuis 2006, le politicard chiite, maître d’œuvre de la débaasification, parvient, malgré la défaite de son parti aux législatives de mars 2010, à se reconduire à son poste en décembre de la même année dans un « nouveau gouvernement » où il occupe « provisoirement » les places de ministres de la Défense, de l’Intérieur, de la Sécurité et la direction du renseignement et des forces armées. De mars à novembre 2010, il aura fallu huit mois de sordides tractations impliquant toutes les tendances de la représentation politique irakienne pour maintenir l’illusion d’un Irak désormais démocratique, indispensable condition du départ prochain de l’occupant américain.

D’un tel portrait général, spectacle d’un chaos meurtrier largement relayé par l’information dominante, et d’une artificielle séparation communautaire au profit d’une nouvelle confiscation personnelle du pouvoir, nul acteur dans la résignation ambiante ne semble susceptible de se joindre au mouvement de révolte international de ce début d’année 2011. Ou plus exactement, il est invisible encore. L’Irak ne devrait au contraire faire office que de repoussoir, d’exemple dissuasif à toute volonté de bouleversement radical à travers l’exhibition de ses fatales et inévitables conséquences.

Si ses traductions pratiques se sont raréfiées au fil des ans, les raisons élémentaires de la colère n’ont guère varié depuis les premières semaines de l’invasion occidentale, puisque les promesses de reconstruction du pays sont restées vaines pour ne servir qu’à l’enrichissement de sociétés étrangères véreuses, principalement américaines, détournant des milliards de dollars. Peut-être à la faveur d’un relâchement de l’étau meurtrier de la guerre civile et des attentats (qui n’ont pas pour autant cessé), ces mêmes raisons élémentaires ont entraîné en juin 2010 des émeutes comme il semblait ne plus y en avoir eu depuis plusieurs années. En pleine canicule, les gens sont sortis dans les rues de plusieurs villes du Sud pour protester contre les coupures de courant et le manque d’eau potable. À Bassora, ils étaient des milliers, lançant pierres et briques, se ruant sur le siège du gouvernement provincial. Les forces de sécurité firent au moins un tué à balles réelles. Deux jours plus tard, à Nassiriya, les manifestants assemblés devant le siège du gouverneur s’affrontaient avec les flics pour peut-être une dizaine de blessés parmi ces derniers. Aussi restreint fut-il, l’événement d’à peine trois jours et ne regroupant que quelques milliers de participants n’en a pas moins eu des conséquences au sommet de l’État. Quelques heures après les derniers affrontements, le ministre chargé de l’électricité démissionnait, répondant ainsi à la revendication des manifestants.

Le 3 ou 4 février 2011, ce même prétexte des coupures électriques, non résolues donc par l’éjection et le remplacement du ministre-fusible, met de nouveaux Irakiens dans les rues. On comprend qu’au moins depuis plusieurs semaines ce type de protestation est devenu quasi quotidien en Irak, mais ne mobilisant que quelques maigres troupes rassemblées dans le calme. Aux problèmes de courant s’ajoutent la réduction des rations alimentaires distribuées par l’État et l’absence d’emplois, comme ce jour donc, dans la ville d’Al-Hamzah, appartenant à la province de Diwaniyah, au sud de Bagdad. Les forces de sécurité font feu pour contrer de possibles assauts contre des bâtiments gouvernementaux, causant au moins quatre blessés et peut-être un mort.

Les jours qui suivent, Al-Maliki, rendu nerveux par la vague qui commence de menacer au-delà de la Tunisie et de l’Égypte, fait plusieurs annonces pour tenter de stopper les premiers remous qui se manifestent sur le sol irakien : diviser son salaire par deux, s’en tenir à deux « mandats » de Premier ministre et remettre le pouvoir à leur issue, augmenter les rations alimentaires. Les promesses n’empêchent pas les manifestations dans plusieurs villes le 6 février, dont Bagdad, Ramadi, Mossoul, Bassora. Elles reprennent le 10 février et touchent d’autres localités encore. Les petits rassemblements à Kerbala, Diwaniyah, Kut, Ramadi, Samawah et Amara dénoncent le manque de services publics, la corruption, le chômage. Ils sont 3 000 à Bagdad à défiler derrière les avocats pour dénoncer la « corruption judiciaire » et les conditions de détention dans les prisons irakiennes.

Le tour décisif pris par l’insurrection égyptienne le 11 février influe sur la protestation irakienne qui se rassemble alors sur la place Tahrir de Bagdad, et qui va surtout passer sous peu des manifestations aux émeutes. Cinq jours plus tard, à Kut, ville à dominante chiite de 400 000 habitants régulièrement agitée depuis les premiers jours de l’invasion de 2003, la mobilisation organisée par un groupe nommé « jeunesse de Kut » n’est plus ni seulement dénonciatrice ni calme contre le gouverneur de la province corrompu incapable d’assurer emploi et électricité. Essuyant son refus de les recevoir, une partie des 2 000 manifestants qui exigent sa démission s’en prend à coups de projectiles au bâtiment abritant les bureaux du gouverneur. Les flics tirent et tuent au moins trois personnes alors. La colère s’étend. Le siège du conseil provincial et la résidence du gouverneur partent en fumée. Il y a au moins 27 blessés, dont une dizaine de flics. Un couvre-feu est imposé.

Le lendemain, la même critique de la corruption des dirigeants s’exprime en territoire kurde, et ici aussi à la manière tuniso-égyptienne, à laquelle il est explicitement fait référence. À Soulaimaniyeh, plusieurs milliers de manifestants dénoncent pour ce motif les partis anciennement rivaux et qui se partagent désormais le pouvoir, UPK et PDK. C’est du moins ce que font une partie des participants au rassemblement, désobéissant aux consignes de dispersion de ses organisateurs, pour aller caillasser puis tenter de prendre d’assaut le siège du PDK, parti du président de la région autonome kurde, Massoud Barzani. Les forces de sécurité kurdes tirent, tuent deux manifestants, en blessent à balles réelles plus d’une quarantaine. Apparemment en représailles, un bureau du parti dit d’opposition Gorran, dont les responsables démentiront leur implication dans la manifestation de Soulaimaniyeh, est incendié à Erbil.

Ce même 17 février, Bassora et Nasir, petite ville située au nord de Nassiriya, se remémorent les colères estivales. Dans la première, 600 personnes réclament la démission du gouverneur devant le siège de la province qu’elles saccagent, dans la seconde des dizaines de manifestants, protestant contre le manque d’emplois et de services publics, mettent le feu à la mairie. Au tour alors d’Al-Maliki de transpirer, qui affirme en conférence de presse être favorable aux manifestations pacifiques mais hostile aux émeutes, attribuant ces dernières à des éléments « infiltrés » parmi les manifestants. Le lendemain, les protestataires de Bassora, estimés à un millier, n’en démordent pas et portent toujours la même exigence contre le gouverneur en bloquant un pont de la ville.

Le 18 février, dans les provinces kurdes, des attaques, incendies et pillages emportent plusieurs bureaux et une chaîne de télévision du Gorran, récent parti issu de scissions dans l’UPK et le PDK, auquel ses vieux concurrents attribuent la responsabilité des faits émeutiers de la veille. Ce qu’il dément. À Soulaimaniyeh, en réaction à la répression du 17 et alors que 5 000 peshmergas du PDK ont été déployés dans les rues, la protestation contre le gouverneur fait écho deux jours plus tard aux exigences de renversement formulées ailleurs. Rassemblés devant le siège du PDK, les manifestants caillassent flics et militaires. Cette réclamation de la « chute du gouvernement régional » ressurgit le 22 février à Halabja, où la foule assaille le siège du PDK, entraînant des affrontements avec les flics qui se poursuivent le lendemain avec peut-être un flic tué par des manifestants décrits comme armés, et plusieurs dizaines de blessés.

Dans une tentative de fédérer les colères communes d’un bout à l’autre du pays, de multiples pages Facebook créées depuis le début du mois ont relayé un appel à manifester pour le 25 février intitulé « la révolution de la colère irakienne ». La démarche, qui malgré la formulation employée insiste par précaution sur sa dimension réformiste, affole la caste gestionnaire. La veille de la date convenue, Al-Maliki traite les manifestants à venir de « terroristes » et de « partisans de Saddam », laissant entendre qu’Al Qaeda profitera de la journée pour semer le chaos. Comme son parti participe à la coalition gouvernementale, le récupérateur chiite Al-Sadr a demandé aux protestataires de laisser un délai au gouvernement. Les deux larrons en foire, accompagnés alors des principales autorités religieuses, enjoignent donc à tout le monde de rester chez soi. Dès le 24 au soir, pour s’en assurer davantage, la circulation automobile est interdite dans cinq villes, dont Bagdad, dans le but d’empêcher les habitants des périphéries de rejoindre les lieux de rassemblement.

Le jour J, les manifestations ont lieu dans une quinzaine de villes, dont les principales du pays. Dans la capitale, ils sont plus de 5 000 à se réunir sur la place Tahrir avant de tenter de gagner la zone verte, à quelques centaines de mètres de là. Policiers et soldats les bloquent à l’entrée de ce quartier bunker qui concentre les lieux du pouvoir, siège du gouvernement et ambassade américaine. Canons à eau, lacrymogènes et grenades assourdissantes ne suffisent pas à stopper les assaillants qui se frayent un passage en renversant les blocs de béton leur barrant l’accès aux pourritures gestionnaires. Aux jets de divers projectiles répondent apparemment des tirs à balles réelles qui pourraient faire trois morts. À l’ouest de là, dans la province dite sunnite d’Al-Anbar, l’élan le plus offensif se produit à Fallouja, où deux bâtiments gouvernementaux sont incendiés et où tout le conseil municipal est forcé à démissionner. Les forces de sécurité pourraient y tuer jusqu’à sept manifestants. Elles tirent aussi à Ramadi, causant deux morts, et encore dans la petite ville de Kubaysah, non loin de là, où malgré les deux victimes par balles elles ne parviennent pas à disperser les manifestants qui attaquent et brûlent ensuite le bâtiment de la mairie. Même bilan humain plus au nord durant la répression de la manifestation de Samarra. À Tikrit, lors du siège du bâtiment du gouvernement local, au moins deux manifestants tombent sous les balles policières et décéderont le lendemain. À Kirkouk, des « foules en colère » s’emparent d’un commissariat, les affrontements font trois tués. À Hawija, dans la même province, les manifestants brûlent le bâtiment municipal, il y a deux morts durant les confrontations avec les flics. Dans la ville kurde de Kalar, on compte un tué. À Mossoul, troisième ville du pays, le bureau du conseil provincial de Ninive, où pourrait être présent le président du parlement irakien Al-Noujaïfi, est incendié par les émeutiers qui mettent en fuite le gouverneur, autre Al-Noujaïfi frère du premier, et s’affrontent avec les flics. Cinq à sept manifestants sont tués. Dans les villes dites chiites, la répression n’est pas aussi féroce, mais les manifestations y ont bien lieu aussi, tel qu’à Kut bien sûr, Nassirya et Kerbala, aux cris de « Maliki menteur ». À Bassora, deuxième ville d’Irak, où 3 000 contestataires se sont rassemblés, l’attaque des bâtiments gouvernementaux par les manifestants se conclut, comme à Mossoul, à l’autre extrémité du pays, par la mise en fuite du gouverneur qui ici démissionne. Les affrontements y sont particulièrement intenses pour au moins un mort côté manifestant, et peut-être plus de 50 blessés parmi les forces de sécurité. Le bilan global pour la journée dénombre au moins 29 tués et 130 blessés, dont 21 policiers et soldats. Un tel chiffre de morts, qui paraît encore minimaliste si l’on fait l’addition de chaque bilan local, ne sera donné que par quelques sources isolées, la plupart des autres ne faisant état que d’une dizaine de tués.

Le lendemain, seules des funérailles à Samarra, tenues en dépit du couvre-feu, occasionnent encore des affrontements avec les forces de sécurité pour plusieurs blessés par balles. Le 27, un autre gouverneur démissionne, celui de la province du sud de Bagdad. Gestionnaires concurrents se rejetteront la responsabilité des troubles, ou plutôt des motifs qui les ont déclenchés, au sein de la coalition gouvernementale, comme entre pouvoir central et autorités provinciales. Manière de relâcher la pression en gagnant du temps, Al-Maliki déclare donner cent jours à son gouvernement pour faire ses preuves, ce que les journalistes de Libération, en bons relais toutous de la communication gouvernementale, traduisent par « Maliki met la pression ». De son côté, et pour le même objectif de décompression, Al-Sadr lancera une grande « enquête » sous la forme d’une sorte de sondage sur l’état du pays auprès de la population irakienne. Sans vergogne, l’ambassade américaine accordera un soutien sans faille à Al-Maliki, dont les forces armées n’auraient selon elle « pas fait usage de la force contre les manifestants pacifiques ». Malgré de nouveaux appels à prendre la rue en mars, la mobilisation n’atteindra plus le niveau du 25 février, la baisse des effectifs de manifestations qui ne tournent plus à l’offensive s’accompagnant d’importants déploiements sécuritaires préventifs.

La révolte irakienne a ainsi connu une phase ascendante depuis les premiers jours du mois de février, à partir d’habituels rassemblements quotidiens d’abord, devenus sous l’effet émulateur de l’insurrection égyptienne des émeutes dans des territoires, dits chiites et kurdes, présentés comme les mieux lotis, pour culminer le 25 février. Le jour de colère irakien a concerné toutes les zones du pays indépendamment de la partition sectaire et communautaire que le processus de refondation de l’État tente toujours d’imposer, prenant alors son tour le plus radical dans les villes dites sunnites. Les premières cibles émeutières sont les gestionnaires locaux à travers les municipalités et les gouverneurs de province, dirigeants corrompus et incapables qui vont démissionner en série ou être démissionnés par la volonté populaire. Comme de multiples responsables policiers, ils refusent alors d’endosser l’incurie du pouvoir central retranché dans ses quartiers fortifiés de la capitale sur lesquels les milliers de manifestants bagdadis vont buter. Un immense gouffre apparaît ainsi entre la classe politique irakienne et les pauvres de tout l’Irak qui, pour une extrême minorité d’entre eux, en prenant alors la rue sur un mode offensif, réapparaissent comme la menaçante puissance que tout semblait avoir depuis 2004 reléguée à jamais derrière les confrontations armées clandestines et les étiquettes idéologiques qui leur sont appliquées. Par le biais des quelques paroles de ces anonymes-là, c’est la représentation d’un ennemi intérieur, qui serait absolument baasiste et nostalgique de Saddam, qui tombe, et avec elle la fable américaine d’une démocratie exemplairement imposée d’Occident et seulement contrariée par l’extrémisme islamiste. Cette démocratie homologuée a donc fait près d’une trentaine de morts en une seule journée de manifestations et cela avec la bénédiction de l’occupant occidental. Il faut comprendre ainsi la superficialité du traitement médiatique pour un État que la lassitude journalistique a recouvert au fil du temps d’une image stéréotypée dans laquelle le peuple irakien n’a qu’un rôle très secondaire de victime. En comparant ce qui s’est produit depuis le début du mois de février en Irak et les mouvements qui se déroulent dans son « printemps arabe », l’information dominante trouve les mobilisations irakiennes bien faibles et bien erratiques, sans se soucier de considérer les moyens mis en œuvre par les démocrates au pouvoir pour dissuader toute contestation. Qu’ils soient alors des milliers, contraints dans les grandes villes à marcher sur de longues distances pour gagner les rassemblements, à braver les tirs à balles réelles, est déjà une singulière nouveauté, signe d’un grand courage et d’une non moins grande colère. Les représentants de l’État irakien ne peuvent se permettre la même morgue face à une révolte qui, aussi limitée soit-elle encore, a déjà fragilisé leurs divers arrangements politiciens. L’équilibre gestionnaire qu’ils pensaient établi, après avoir passé quasiment toute l’année 2010 à le marchander entre eux, s’écroule déjà avec cette intervention populaire de quelques jours. Aucun d’entre eux ne peut remettre en cause les revendications élémentaires qui viennent de s’exprimer comme aucun d’entre eux ne peut y répondre. S’étant distribué les postes ministériels dans leur gouvernement d’unité nationale suivant leur clientèle communautaire respective, leur principal écueil alors consiste dans l’impossibilité pour eux d’apparaître comme des représentants du ras-le-bol populaire, n’autorisant pas une sortie de crise autrement que par les moyens sécuritaires. Ce sont ainsi les effets de la normalisation politicienne, dont celle de l’organisation d’Al-Sadr, en vue du départ prochain des troupes américaines, qui menacent de laisser les dirigeants reconnus de l’extérieur comme légitimes, et sur place isolés dans leur tour d’ivoire, aux prises avec une critique offensive qui ne cesse d’exprimer l’inanité du choix « démocratique » parmi des postulants perçus dans leur ensemble comme autant d’avatars interchangeables et mystificateurs d’un système essentiellement corrompu et corrupteur. La participation irakienne au débat de l’hiver 2011 est une critique du mensonge réduisant l’offensive générale à une volonté de modernisation étatique qui viserait au remplacement de dictatures par des régimes présentés tout aussi mensongèrement comme foncièrement différents de nature via des mécanismes dits démocratiques (élections, parlement, pluralité). Pour ce qui concerne plus particulièrement l’Irak, ce sont les termes mêmes de la séparation communautaire qui apparaissent à travers les pratiques et paroles unitaires des émeutiers comme les simples instruments d’une mise en partage clientéliste de groupes humains, essentialisés par des classifications arbitraires, entre dirigeants prétendant à leur représentation telle qu’elle est effectivement censée garantir la définition moderne de la démocratie et qui ne tient ici encore qu’au moyen de la terreur milicienne et mafieuse.

27 février à Oman

Frontalier du Yémen à l’est, Oman en semble l’antithèse tant on y vante la vie paisible et la prospérité de ce petit État pétrolier (4 millions d’habitants) dirigé depuis 1970 par le même sultan, entre les mains duquel se concentrent tous les pouvoirs. Alors que les sorties protestataires koweïtiennes ont été douchées par la répression, c’est, après le Bahreïn, la deuxième monarchie du Golfe atteinte au moins jusqu’à l’émeute par l’esprit frondeur ambiant. Il semble qu’on n’y ait jamais assisté jusque-là à la moindre révolte, et c’est davantage parce qu’ainsi inédite elle prend tout le monde de court que pour son intensité toute relative que celle fugace de février 2011 est particulièrement remarquable. La surprise pouvait toutefois être tempérée par une tendance récente de l’évolution du pays, en cours de réorganisation gestionnaire, où la courbe de la rente pétrolière croise dans sa pente descendante celle qui grimpe de la démographie en plein « boom ». La moitié des nationaux y ont moins de 20 ans.

Des rassemblements contestataires de quelques centaines de personnes, notamment dans la capitale, Mascate, se sont déjà tenus depuis le mois de janvier consécutivement à la chute de Ben Ali, mais sans que rien n’en paraisse notable ni sur la forme ni sur le fond. Fin février, ils prennent un tour plus innovant dans la cité portuaire de Sohar, ville de 126 000 habitants considérée comme la capitale industrielle du pays. C’est du moins le cas à la suite de la répression de l’occupation d’un rond-point sur la route reliant Mascate à Dubaï quand plusieurs dizaines de jeunes chômeurs, dénonçant la corruption et le clientélisme du gouvernement, et réclamant emplois et réformes, y sont arrêtés. En s’emparant de ce rond-point, dénommé « du Globe », cette poignée d’aventuriers suit l’exemple bahreïni du rond-point de la Perle dans une tentative qui paraît du fait de son inconsistance relever du pur volontarisme. Pourtant le lendemain, 27 février, tandis que le sultan, déjà inquiet, a promis la mise en œuvre de « mesures sociales », d’autres insatisfaits se rassemblent devant le commissariat de la ville pour protester contre la détention des jeunes initiateurs. À cet endroit et au niveau du rond-point réoccupé, les flics interviennent pour disperser des manifestants, dont on ne connaît pas le nombre, d’abord avec des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc, puis vraisemblablement, et du fait, on le suppose, d’une résistance plus tenace que prévu, à balles réelles pour un mort officiel et peut-être jusqu’à six d’après des témoins et des sources hospitalières. La ténacité s’exprime en effet dans plusieurs endroits de la ville avec l’érection de barricades sur les routes, et de la résistance réprimée on passe à l’attaque débridée. Dans la nuit, la paisible Oman découvre l’émeute et sa pratique incendiaire. Sont ainsi consumés le commissariat, le bureau du gouverneur ainsi que sa résidence personnelle et, après son pillage, le supermarché à proximité du rond-point occupé, pour une synthèse en abrégé mais complète des pratiques offensives en vogue ailleurs depuis deux mois.

L’adage veut qu’on n’obtienne des réformes qu’au moment où l’on commence à aspirer à plus et mieux, c’est-à-dire à n’en plus demander. Dans la soirée, le richissime sultan paraît à la télévision pour annoncer des dizaines de milliers d’emplois et une allocation équivalente à 350 euros pour les chômeurs. Sans que cela suffise donc. Le 28, ce sont deux ronds-points qui sont occupés à Sohar, dont celui du Globe timidement rebaptisé « de la réforme », où moins timidement un campement a tenu la nuit. D’autres contestataires se sont ainsi joints au mouvement puisque 700 d’entre eux bloquent désormais les activités portuaires de la ville. Pour empêcher une extension plus grande, les forces de sécurité ont fermé dans la journée les principales routes menant à Sohar. Il pourrait y avoir alors de nouveaux affrontements avec la police anti-émeute.

Le 1er mars, les blindés de l’armée dispersent les rassemblements, débloquent le port et la route menant à la capitale. Le mouvement n’en finit pas pour autant, mais à plus basse intensité, en deçà donc de la rupture ouverte par l’émeute surprise du 27 février, et sans qu’il puisse à nouveau être dit ou supposé que ces révoltés-là visaient bien davantage que les vœux de réformes qu’on leur prêtera ensuite et que prouverait le slogan modifié ici en « le peuple veut la réforme du régime » suivant l’exemple des récupérateurs bahreïnis dépassés chez eux. Avec la grande marge de manœuvre financière dont il dispose, le sultanat y répondra positivement en limogeant notamment une partie de son gouvernement mais, arrivé aux limites de concessions infructueuses, la manière forte sera à nouveau nécessaire pour faire disparaître des irréductibles plus endurants que prévu, qui ont résisté au soudoiement, à la calomnie, aux tractations via les leaders tribaux. Centaines d’arrestations, peines de prison et nouveaux tirs à balles réelles réimposeront le « havre de paix » omanais.

Du 22 au 28 février, première série d’émeutes au Burkina Faso

Le récit journalistique des insurrections de 2011 sous la dénomination exclusive de « printemps arabe » a logiquement laissé dans l’ombre leur extension la plus patente en Afrique subsaharienne. Il est vrai que les premiers signes d’une telle propagation se sont d’abord manifestés sous la forme de copycats plutôt faibles, comme un effet imitatif sans colère populaire déclenché par des groupes d’opposants et de militants déjà constitués. Cela dès le mois de janvier avec des manifestations au Soudan et en Mauritanie. Il faut descendre plus au sud pour trouver à la fin de ce même mois une pratique débridée de la contestation, mais leur prétexte a maintenu à l’écart d’un éventuel rapprochement d’avec les événements « arabes » concomitants lesdites « émeutes de l’électricité » sénégalaises, relativement limitées toutefois quoique leurs jeunes auteurs aient poussé le chahut jusque sous les fenêtres caillassées de la « maison familiale » des Wade. Le cadre imposé depuis une décennie par la guerre civile et son arbitrage international n’a pas permis au désordre ivoirien, lancé à partir du mois de décembre à l’occasion de l’ultime dispute électorale entre gestionnaires concurrents, et malgré les traces depuis les émeutes du 16 de ce mois d’un franc débordement, de se hisser au-delà du contexte sclérosant de la « crise politique » définitoire d’une division fallacieuse qui aspire à elle, pour lui donner ses fausses raisons et la neutraliser, chaque expression autonome de l’insatisfaction. De l’autre côté de la frontière septentrionale de ce conflit simplifié, sous relatif contrôle et largement couvert dans ses épisodes par l’information, les émeutes au Burkina Faso sont alors la plus significative réfutation de la clôture médiatique intitulée « printemps arabe » et, probablement plus par indifférence qu’à dessein, elles ont été intégralement occultées par toute la presse mondiale.

Nulle arabité n’a pu être trouvée là et donc nulle affinité non plus avec ce qui se passe au même moment ailleurs. Le dédain y est ainsi comparable à celui qui a tu l’émeute inaugurale de Sidi Bouzid. Certes, le potentat local, Blaise Compaoré, y est arrivé au pouvoir la même année que Ben Ali, sous les apparats similaires d’une supposée modernisation après une brève période stalinienne dite anti-impérialiste menée par son compère de la même junte militaire, Sankara. Après avoir probablement fait assassiner ce dernier, qui doit depuis son mythe frelaté à cette fin tragique, l’endurant arriviste y a assuré son règne grâce au soutien sans faille des bailleurs de fonds et dirigeants occidentaux, dont les Français principalement, pour lesquels il s’est ensuite agi de faire passer un tel dictateur pour un sage dirigeant ayant converti son pays à la démocratie multipartite et au libre marché consubstantiel. L’orée des années 1990 a vu dans nombre d’États du Sud une semblable mutation sous couvert de libéralisation, qui se traduit par la mise en place d’un parti hégémonique (ici le « Congrès pour la démocratie et le progrès ») ne laissant que quelques miettes à une opposition cooptée, par sa mainmise clanique sur les ressources du pays via une corruption systémique, par sa répression meurtrière des opposants les moins domestiqués. Depuis 1991 et la mise en place d’un régime constitutionnel, le propriétaire de l’État Compaoré se fait ainsi régulièrement réélire, pour un dernier prolongement en date à la fin du mois de novembre 2010. Faire passer ce fidèle pantin de la Françafrique pour un exemplaire démocrate n’a pourtant pas été facilité par ses régulières opérations de déstabilisation des États voisins (Liberia, Sierra Leone, Côte d’Ivoire), moins encore que par les méthodes expéditives pour faire taire la critique, dont les récurrents assassinats qu’il commandite. À la fin de l’année 1998, celui d’un journaliste, Norbert Zongo, enquêtant sur une mort suspecte dans l’entourage du clan présidentiel, avait donné lieu à plusieurs jours d’émeutes. Mais le soutien occidental ne s’est pas démenti, le putschiste et déstabilisateur d’hier devenant au fil du temps un indispensable médiateur diplomatique dans les « crises » touchant l’Afrique de l’Ouest. L’objectif de légitimation démocratique semblait enfin atteint en 2008 avec l’intégration du Burkina Faso dans l’ONU, au comité des droits de l’homme notamment, et les félicitations du FMI et de la Banque mondiale pour la « bonne gouvernance économique » du pays.

La fameuse ironie de l’histoire veut qu’au début de cette même année plusieurs villes se soient embrasées à l’occasion d’une tentative gouvernementale d’endiguer les hausses des prix par un renforcement des contrôles douaniers. Le 20 février, dans la capitale commerciale, Bobo-Dioulasso, la protestation des commerçants fut rapidement dépassée par l’intervention émeutière d’acteurs plus jeunes, présentés par la presse locale comme des « élèves », et la colère devenue « contre la vie chère » s’est étendue à Ouahigouya et Banfora : barricades, attaques et destructions de bâtiments publics, pillage. Colère qui continua de s’exprimer le lendemain avec le caillassage d’une délégation ministérielle venue prématurément constater les dégâts. Après qu’elle se fut résorbée dans ses premiers foyers, l’émeute touchait la capitale, Ouagadougou, le 28 février, simultanément au soulèvement camerounais non loin de là. Deux mois avant le jaillissement négatif de Mahalla El-Kobra et de Redeyef, le Burkina Faso montrait déjà les mêmes signes d’une tension capable de mettre en déroute encore furtivement les tenants de l’ordre. Entre ce moment et 2011, d’autres rapprochements possibles ont fait surface. Quelques semaines après le meurtre de Khaled Saïd par la police égyptienne à Alexandrie, sa version burkinabè tabassait à mort un jeune interpellé à Gaoua, le 30 juin 2010, et tentait d’étouffer l’affaire d’une façon similaire à celle de ses collègues égyptiens. Ceux qui manifestaient le lendemain brûlèrent le commissariat de la ville. Deux manifestants furent tués à balles réelles par des flics habitués ici aussi à la plus grande impunité.

À partir d’une colère semblable, l’incendie des bases policières va être en février 2011 une pratique centrale et systématique, et l’habitude de l’impunité va se payer. La première émeute éclate à Koudougou, troisième ville du pays (environ 90 000 habitants), située à l’ouest de la capitale et chef-lieu de la région du Centre-Ouest dans la province du Boulkiemdé. Koudougou dite indocile et rebelle, cela plus particulièrement depuis le mouvement social de décembre 1998. Le meurtre du journaliste Norbert Zongo, selon toute vraisemblance commis par le clan Compaoré, avait déclenché une protestation nationale partie de Koudougou, d’où était originaire Zongo, et où les émeutes semblent avoir été les plus dévastatrices : tous les symboles du pouvoir y furent ravagés par une révolte qui pourrait avoir duré plusieurs mois, aux prises avec les renforts policiers et miliciens comme avec la récupération de l’opposition politique. Le 20 février 2011, à Koudougou, le collégien qui succombe après son tabassage policier s’appelle aussi Zongo, prénom Justin, et quand la mort de son homonyme en 1998 avait été attribuée à un accident de voiture par le pouvoir, c’est cette fois une méningite qui est invoquée. Pour les proches de la victime, le mensonge, traditionnel pourrait-on dire, rajoute à la colère. Le 22 février, après avoir exigé de rencontrer le gouverneur, collégiens, lycéens et étudiants de Koudougou s’affrontent avec les flics devant le gouvernorat à la suite d’une tentative de dispersion de leur manifestation. Le face-à-face dure l’après-midi et la soirée entre lacrymogènes et jets de pierres. Plusieurs quartiers seraient déjà concernés. Une trentaine de jeunes manifestants sont blessés. Le même jour, après avoir fait fermer tous les établissements scolaires, le ministre de la Santé et toute la ribambelle des dirigeants locaux tentent encore de démentir la thèse de la bavure lors d’une conférence de presse, rapport médical à l’appui. Les journalistes burkinabè s’inquiètent pour leur part d’une propagation des insurrections en cours en relayant les slogans entendus lors de la manifestation du jour devenue émeute : « “Révolution jasmin”, “La Tunisie est à Koudougou”, “Le Burkina aura son Égypte”, “Tuez-nous, on veut un martyr”. » Alors que deux des manifestants blessés pourraient avoir péri dans la nuit, les affrontements reprennent le lendemain, s’étendant à d’autres secteurs de la population, notamment à des commerçants du fait de l’incendie de plusieurs échoppes par des tirs de grenades lacrymogènes. Les manifestants réclament désormais le départ du gouverneur et la libération des personnes arrêtées la veille. En début d’après-midi, le gouvernorat est incendié et avec lui douze véhicules garés à proximité. Les flics tirent à balles réelles, causant un nouveau mort. Sur les deux jours, il y aurait entre trois et quatre tués, et plus de 200 blessés, dont 41 flics. Le 24 février, tandis que le calme revient à Koudougou, l’extension de la colère continue, cette fois dans les autres communes de la province qui connaîtraient toutes des manifestations de très jeunes protestataires. À Poa, lieu d’inhumation de Justin Zongo, la manifestation d’« écoliers » subit des tirs policiers qui font une victime avant que le flic meurtrier soit tabassé à mort par plusieurs manifestants. Ses collègues sont pour leur part dépouillés de leur équipement, dont certaines de leurs armes. À Kindi, les flics tirent aussi contre le même type de manifestation, un collégien meurt d’une balle en plein cœur, et comme à Poa la fureur engendrée contraint les condés à prendre la fuite. Faute de coupable policier à lyncher, les adolescents émeutiers font le tour de la ville pour incendier leurs maisons et autres propriétés. À Réo, sans qu’aucun détail ne soit donné à propos du déroulement de la manifestation, on connaît le résultat de l’émeute : le commissariat et le « haut-commissariat » sont brûlés. Il y a aussi des manifestations à Nandiala et Kokologho. Et ce même jour la colère déborde alors de la région du Centre-Ouest. À Ouahigouya (chef-lieu de la région du Nord), la manifestation occasionne l’incendie de bâtiments publics et l’attaque de la résidence de la gouverneure. Dans la capitale, les lycéens manifestent devant le bâtiment de la télévision nationale pour protester contre sa couverture mensongère des événements rappelant les mobilisations devant le siège de Nile TV, en Égypte. Il y a alors une première interruption des émeutes du vendredi 25 au dimanche 27 février. Mais elles reprennent le 28 plus au sud. À Léo, les écoliers organisent une manifestation de solidarité avec leurs homologues de Koudougou dont l’objectif affirmé est de « bouffer du policier ». Ils attaquent effectivement le siège de la police municipale et incendient le commissariat principal après avoir été la cible de tirs de lacrymogènes, n’épargnant que la gendarmerie, dont les responsables leur ont demandé pardon. Durant les jours suivants, tous les flics de la ville seraient « évacués » à Ouagadougou. Le lendemain, 1er mars, durant une protestation similaire, alors que les policiers ont ici aussi déjà fichu le camp, les manifestants de Boura, « majoritairement composés d’enfants », incendient un commissariat ainsi donc laissé à l’abandon. Ce même jour à Yako, au nord de Koudougou, les adolescents en colère trouvent tous les bâtiments étatiques clos, dont le commissariat, mis à part la gendarmerie, dont ils s’emparent du drapeau national, et la mairie, sur laquelle sont jetées quelques pierres, mais nulle trace de flics, qui se sont « effacés » pour ne plus servir de combustible à la révolte, à la manière de leurs homologues de Tunisie et d’Égypte.

La première série d’émeutes s’interrompt là. À la différence des observateurs extérieurs, les gestionnaires burkinabè ont fini par comprendre l’extraordinaire de la situation et à quoi elle tenait aussi à l’ambiance générale. Après les premières défaites policières et du fait de la propagation de l’émeute, leur solution pour éteindre l’incendie consiste à supprimer ce qui nourrit le feu, ici donc en évacuant ou en invisibilisant la présence policière. Du fait de l’échec de la répression meurtrière initiale, ils sont dès lors contraints de rompre avec leur implacabilité habituelle, feignent subitement l’écoute. Cela peut-être aussi à cause de la tenue depuis le 26 février et jusqu’au 5 mars du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, susceptible d’attirer l’attention médiatique internationale. Ce qui n’aura pas lieu. Le gouverneur de la région du Centre-Ouest ainsi que son directeur de la police sont suspendus ou limogés, plusieurs policiers responsables de violences sont arrêtés, et une enquête judiciaire est ouverte sur la mort de Justin Zongo, dont le père appelle au calme. Autant d’éléments qui, réunis, expliqueraient l’interruption provisoire de l’émeute et de sa propagation, sans donc qu’elle ait pu encore gagner la capitale.

2024

 

 

Hiver 2011, le commencement d'une époque