avenir d'une offensive

Du 12 février au 19 mars, refoulement tragi-comique de l’insurrection en Égypte

Comédie grand public

Par un étrange effet d’optique apparu depuis le réglage de la focale médiatique sur Tahrir, on ne voit plus les insurgés, on ne sait pas encore que plus de 800 d’entre eux ont péri au combat, et on a déjà oublié qu’ils ont brûlé 99 commissariats. Le petit bout de la lorgnette occidentale n’a alors plus grand-chose dans son champ de vision. Avec le dénouement du 11 février, fin officielle de l’insurrection de « 18 jours » pour l’historiette journalistique, les deux éléments centraux et indissociables de la représentation middleclass deviennent obsolètes. Sans Moubarak, exilé à Charm el-Cheikh, nulle raison désormais pour les occupants de Tahrir d’y rester. Sinon alors pour y faire la fête puisque c’est une immense liesse générale qui couronne la chute du raïs. Une page est tournée. L’euphorie laisse place au grand nettoyage. Celui, si symbolique pour des journalistes qui s’en délectent, de la place remise à neuf, ripolinée par les protestataires d’hier, désormais pleinement satisfaits, prêtant main-forte à l’armée pour débarrasser barricades et tentes, et ce malgré les quelques rabat-joie qui tentent de s’opposer au démantèlement du campement. Le ravi de la crèche Perrin, envoyé spécial de Libération, scrute métaphores et allégories dans son rapport du jour sur l’armée des balayeurs (et balayeuses !) qui « dessine comme une avant-garde de la révolution » récurant les trottoirs comme elle a récuré le régime. La révolution n’est pas seulement patriotique, nous dit-il, « elle est aussi familiale », et « les pères en félicitent ouvertement leurs enfants ». De quelque bord qu’il soit et où qu’il se trouve, sans que le ridicule n’en saute à ses propres yeux couillons, il semble qu’aucun des ennemis de l’insurrection égyptienne ne puisse se passer du prisme paternaliste pour la rabougrir. L’allégorie en vigueur, plus inconsciente qu’assumée, ramène systématiquement à la structure familiale pour décrire la situation d’un pays où les liens communautaires, exotiques pour un pigiste parisien, sont forts, ancrés sur le socle de la famille traditionnelle régie par l’autorité paternelle. Si cette gangue existe bien en Égypte dans une version particulièrement aiguë, telle qu’elle remplissait déjà les livres de Mahfouz, qu’on n’y connaît pas encore les vertus modernes de la séparation plus achevée ailleurs, c’est aussi contre elle, si insidieuse et si constitutive en profondeur du nizam, que les insurgés ont porté leur critique. Le patriarche déchu, une nouvelle version du père apparaît derrière les effluves de la fête. Sous le commandement de leur doyen Tantaoui, chef de l’État de facto, les généraux qui ont envoyé le vieux à la retraite, regroupés dans un « Conseil suprême des forces armées » (CSFA), le remplacent à la tête de l’exécutif. Pour cette suprématie, une obsession, condition de son existence, le retour de ce qu’elle nomme « l’ordre » ou la « sécurité », c’est-à-dire la mise au pas générale de la communauté nationale sous sa domination archétypale. La même préoccupation qu’en Tunisie meut ainsi les protagonistes égyptiens durant cette fin d’hiver : l’indispensable retour à « l’ordre » pour les gestionnaires militaires patriarches et leurs complices récupérateurs jeunistes, la continuation du processus alors décrit comme révolutionnaire pour les insurgés. Mais à la différence de la Tunisie, ces derniers ne sont plus visibles dans ce qui serait des pratiques offensives, nulle émeute significative ne vient contredire la clôture de l’insurrection qui se résumerait au départ de Moubarak, la présence dans la rue n’interviendra plus durant ces quelques semaines que comme une mise en cause des vestiges de son dernier gouvernement et de ses comparses trop flagrants encore en poste. Pour l’instant, parmi ceux qui balayent Tahrir, petites mains s’affairant au lessivage domestique de la maison-nation Égypte après un sain chahut « pro-démocratie », où ordre et propreté deviennent synonymes et où le slogan « le peuple et l’armée une seule main » prend tout son ignoble sens, un mantra revient en boucle aux oreilles de journalistes aux anges : nettoyer et quitter au plus vite la place n’est encore qu’une insuffisante métaphore, il faut surtout que ceux qui n’y sont plus retournent au travail.

Car pour ce qui est des grèves, enclenchées de manière massive depuis le 9 février et qui n’ont pas cessé depuis, la chute de Moubarak, à laquelle elles ont particulièrement contribué, a plutôt un effet amplificateur. Une partie d’entre elles donnent de plus lieu à des rassemblements, manifestations et sit-in, devant les sièges d’entreprises, des centrales syndicales et des ministères. En voici quelques exemples pris entre 12 et le 15 février. Depuis le 12, 5 000 travailleurs de l’entreprise sucrière de Hawamdiya, au sud du Caire, ont arrêté le travail. Non loin de là, les travailleurs temporaires de la métallurgie d’Helwan ont aussi stoppé la production. Le 13 février, des milliers d’employés en grève du secteur du gaz et du pétrole manifestent à Nasr City devant le ministère du Pétrole contre les pratiques managériales, les licenciements et pour la destitution du ministre « corrompu ». Ce même jour, ce sont les employés de la banque nationale qui manifestent devant son siège et obtiennent la démission de son président. Leur mouvement s’étend le lendemain à d’autres banques, contraignant les banques centrales à ordonner la fermeture de tous les établissements bancaires ce jour. Au Caire, des centaines de grévistes des transports publics manifestent devant le siège de la radio-TV d’État pour des augmentations de salaire et la destitution de la direction. La même corporation a débrayé à Alexandrie, où plusieurs autres secteurs sont également concernés par la cessation du travail (hôpitaux, industries, magasins d’État). Dans la grande usine textile de Mahalla, il va de soi que les ouvriers ne sont pas retournés à leurs postes. À Ramadan City, en périphérie du Caire, les 6 000 employés de l’Arafa Holding, plus grand exportateur de vêtements d’Égypte, n’y sont pas davantage, en conséquence de quoi leur direction a décidé de la fermeture de toutes ses usines jusqu’au 17 février. À Kerdasa, à l’ouest de la capitale, « 5 000 ouvriers d’une grande entreprise textile ont entamé un sit-in pour réclamer de meilleures conditions de travail et réclamer des contrats permanents et non plus provisoires ». Les grévistes d’EgypAir, qui ont grandement réduit le trafic aérien, parviennent de leur côté à faire virer leur patron. Au Caire encore, des centaines de chauffeurs d’ambulance protestent avec leurs véhicules dans la rue. Ce sont aussi plusieurs centaines de grévistes qui attaquent, au nom de la liberté syndicale, le siège de la principale centrale syndicale, sous contrôle étatique et accusée de corruption, dont ils caillassent le bâtiment au moins avant que l’armée n’intervienne. À Assiout, des milliers de travailleurs des secteurs publics et privés (cimenterie et industries chimiques) manifestent et organisent des sit-in pour de meilleurs salaires, contre la corruption et certains pour dégager leurs patrons. Des travailleurs de la plus grande mine d’or du pays, Sukari, débrayent. À Suez, plusieurs usines seraient aussi à l’arrêt, du côté du port arsenaux et dockers sont en grève, comme c’est aussi le cas à Port-Saïd et Ismaïlia, avec dans chacune d’entre elles l’organisation de sit-in. L’ampleur du mouvement social est telle que l’armée réitère le 14 février son appel à la télévision nationale à ce que les grèves cessent, avertissant « qu’elles nuisaient à la sécurité et l’économie du pays » et donnaient l’occasion à des « parties irresponsables » de commettre des « actes illégaux ». Les grèves en Égypte alors, dont on ne connaît pas le niveau d’encadrement, quoiqu’un débat à ce propos semble bien avoir lieu et se formalise autour de la question de la création de syndicats « indépendants », dont une fédération a déjà vu le jour fin janvier, ne s’inscrivent pas dans une poursuite de la critique offensive de l’insurrection, en semblent plutôt la conséquence, un de ses résultats. Cela comme opportunité et ouverture des appétits, ici des plus mal lotis parmi ceux qui travaillent, formulant entreprise par entreprise, secteur par secteur, des revendications dites « économiques », bien en deçà par conséquent des ambitions unitaires et générales des journées insurrectionnelles, quoi qu’en disent alors les observateurs marxistes annonçant le retour de « la classe ouvrière », gage indispensable d’une authentique révolution qu’ils commencent seulement de percevoir alors, quand c’est au contraire l’insurrection qui subit ses premiers décisifs revers dans ce moment. Les grèves, ouvrières notamment, ne sont pas inédites dans le paysage contestataire égyptien, elles ont ponctué, de façon fréquente et parfois massive, une partie de la décennie passée, au moins depuis 2004 et l’accentuation de l’évolution néo-libérale du pays. La nouveauté du moment est qu’elles s’accompagnent d’une mise en pratique localisée du dégagisme avec les exigences d’épuration des directions, dont vraisemblablement celle de tous les pontes du PND à la tête des entreprises d’État ou privées. Et sans que cela soit tout à fait perçu ainsi alors, elles participent surtout d’un rapport de force avec l’armée au pouvoir, dont la spécificité égyptienne est d’être un des principaux exploiteurs du pays, à la tête d’un « empire économique », dont les intérêts sont ainsi menacés par les intempestives interruptions du travail. Plus sensiblement, et puisqu’il paraît que le mouvement de grève dans son ensemble est d’une assez grande spontanéité, peu ou mal encadré, sans coordination, il permet dans ce moment d’empêcher un retour à la normalité du quotidien, de poursuivre alors d’autres formes de socialisation, d’autres occasions de débat. Pour l’ensemble de ces raisons, un certain consensus, perceptible dans les médias égyptiens, mais reflet d’opinions middleclass et autoritaires se rejoignant, s’établit pour les condamner à la fois comme menace pour l’ordre, « économique », et comme préoccupations égoïstes indignes de la « révolution », réduite à sa dimension politique, cela dans une moindre mesure de la façon dont est traitée l’émeute en Tunisie au même moment.

L’autre condition de l’ordre est la police, or les flics assermentés ont disparu des rues. Enfin pas tout à fait. Ils manifestent désormais, pas de manière massive, mais par centaines tous les jours dans les grandes villes, dont la capitale (le 22 février, ils pourraient même attaquer à coups de cocktails Molotov le bâtiment du ministère de l’Intérieur). Ces exécutants de la boucherie répressive se victimisent, protestent contre la corruption de leur direction, dont surtout el-Adli, en attente de son procès, dénoncent pour se dédouaner les ordres qui leur ont été donnés de tirer sur les manifestants, pleurnichent de ne pouvoir se redéployer parce que les gens les détestent, brandissent des photos de la trentaine de leurs collègues tombés lors des journées insurrectionnelles dont ils font des « martyrs ». Toujours hantés par leur branlée de fin janvier, ils se sont mis au goût du jour, singent ce qu’ils en perçoivent, comme les opportunistes minables qu’ils sont. S’insérant dans la demande sociale en cours, ils réclament même des augmentations de salaire. À Alexandrie, où il n’y a plus la moindre trace de présence policière, des témoignages remarquent que depuis sa disparition « la circulation est plus fluide et le nombre de crimes a diminué ». À l’occasion du lynchage de l’un d’entre eux par les passants le 24 février dans un quartier du Caire après qu’il a fait usage de son arme contre un chauffeur de bus, on comprend que les flics sont bien progressivement ressortis du placard. On ne sait à quel point alors les « comités populaires » poursuivent le travail répressif en lieu et place de la police officielle. Plusieurs sources parlent de leur dissolution dès le 13, d’autres mentionnent encore leur présence par endroits où ils resteraient en alerte, intervenant en cas « d’agression ou de cambriolage ». Du côté du gouvernement, c’est toujours le leitmotiv du danger sécuritaire qui sert d’argument à la soumission populaire, avec la proclamation du Premier ministre Chafik le 13 février affirmant que « la première priorité de ce gouvernement est de restaurer la sécurité et de faciliter la vie quotidienne de la population ».

Qu’en est-il exactement de la vie quotidienne et de sa sécurité ? L’inquiétude est toujours alimentée par la mention des 23 000 évadés des prisons sur les 80 000 détenus qu’elles contenaient à l’échelle du pays, et sur les 12 000 au moins encore en liberté alors. Le samedi 12 février, il y a une ultime mutinerie victorieuse dans la prison d’El Marg, au Caire, au cours de laquelle 600 prisonniers s’échappent. Celle de la prison d’Al-Minya, au sud de la capitale, à partir d’une attaque menée de l’extérieur, échoue du fait de l’intervention militaire et policière faisant entre deux et quatre tués. Le laconique compte rendu médiatique à leur propos ne signale jamais la grande quantité de détenus « politiques » et d’insurgés toujours en captivité alors, et sous la plume des rédacteurs pressés des dépêches les assaillants d’Al-Minya sont donc des « voyous », traduction probable du terme « baltaguias ». Outre les grèves, d’autres initiatives populaires saisissent l’occasion du vide policier pour passer de la simple contestation aux actes. Comme ces milliers de pauvres de la périphérie du Caire, en attente de logements à bas prix, qui s’empareraient de 60 000 logements vides selon les dires de responsables policiers. Cela à Beni Suef en particulier, où par ailleurs des pillards mettent le feu à plusieurs bâtiments municipaux après en avoir dérobé le matériel informatique et les meubles. À Port-Saïd, la presse toujours pressée relaye la mort de quatre personnes et 65 blessés dans ce qu’elle décrit comme des affrontements entre « ex-détenus et voyous », encore, tout en signalant qu’ils ont entraîné tout de même la fuite du gouverneur réclamant des renforts sécuritaires, les « voyous » étant donc probablement au service de cette ordure.

Face à ce qui perdure surtout ainsi comme ambiance générale dans le sillage de l’insurrection, gestionnaires en place et récupérateurs s’affairent donc. Le gouvernement reste celui « de transition » nommé par Moubarak avant sa démission, avec le militaire Ahmed Chafik à sa tête. Derrière cette façade semi-civile et décorative, le CSFA, incarné par une vingtaine des principaux généraux de l’armée, constitue la direction effective de l’État. Ce quarteron fait plusieurs annonces le 13 février : son maintien au pouvoir durant six mois jusqu’à la tenue d’élections, la dissolution des deux chambres, la suspension de la constitution. Est également mis en place un comité chargé d’élaborer des amendements constitutionnels, avec à sa tête un « expert du droit islamique » et parmi ses membres un Frère musulman. Preuve que la tension demeure, l’existence publique de récupérateurs est toujours essentielle. C’est encore le même panel de tapineurs persuadés d’être les représentants, car les soi-disant organisateurs, de l’insurrection et qui apparaissent donc de nouveau sous leur appellation de « coalition des jeunes de la révolution ». Cette coalition, qui n’a de jeune que l’étiquette démago correspondant au portrait familial qui la rabaisse à ce rang juvénile, est composée de membres des Frères musulmans, de partisans d’El Baradei, de membres du groupe du 6 avril et du Front démocratique libéral, avec Wael Ghonim en bonus, « le dirigeant de Google devenu une figure emblématique de la révolution ». Le dimanche 13, énième étape de leur reconnaissance, les jeunes rencontrent les vieux en la personne de deux généraux du CSFA. Les jeunes sont contents, décrivent la réunion comme positive et saluent les premières mesures prises par les vieux. À quoi bon être jeune, dès lors ? Le 14, ils se rêvent puissants et publient une liste de revendications parmi lesquelles la dissolution du PND et la création d’un cabinet de technocrates sous trente jours, « menacent » même de reprendre, sinon, « leurs » manifestations. Sûrs de leurs troupes, les jeunes donnent aussi des gages de sérieux aux vieux en admonestant les grévistes pour qu’ils retournent au turbin, ces mêmes jeunes donc qui appelaient sans succès à la grève générale quinze jours auparavant. Le sale jeune Wael Google vitupère du clavier : « Chers Égyptiens, retournez au travail… Travaillez comme jamais auparavant et aidez l’Égypte à devenir un pays développé. » Quand un autre de ces pseudo-représentants pseudo-jeunes assure aux journalistes que les « grèves seront résolues par le changement de gouvernement ». Sage et dynamique jeunesse !

Qu’en est-il des troupes que cette engeance adulescente s’imagine diriger ? Le vendredi 18, répondant à l’appel lancé sur Facebook, où sont publiées de plus franches revendications avec la libération des détenus du mouvement, le démantèlement de la direction de la Sécurité d’État, le procès des hauts responsables policiers et du PND, plusieurs centaines de milliers de personnes se rassemblent sur la place Tahrir, certaines sources parlant de plusieurs millions de participants. De pareils rassemblements ont aussi lieu dans plusieurs autres des principales villes. La journée est partagée entre célébration de la victoire et exigence vis-à-vis du gouvernement de transition, avec de-ci de-là quelques clameurs dénonçant Tantaoui. Sur Tahrir, où l’affluence est particulièrement massive, le prêcheur cathodique Al-Qaradawi prend toute la lumière, invité là par de « jeunes militants » pour prononcer le sermon de la prière collective (1). Cette starlette d’Al Jazira, théologien en chef des Frères musulmans et énième figure de patriarche, exhorte les Égyptiens à « continuer la révolution », à la « protéger », à ne pas « se la laisser voler », tout en saluant le pouvoir militaire pour sa menée de la transition démocratique. La vieille technique de pickpocket consiste à mettre en garde la victime à venir pour, une fois celle-ci étourdie et regardant ailleurs, la dépouiller avec l’aide d’un complice qu’on lui a préalablement présenté comme de toute confiance. Cela avant donc que les larrons en foire s’entre-déchirent pour le butin. On n’en est pas encore là mais, sur la place à laquelle est attribué un pouvoir non plus seulement symbolique mais quasi magique, la jubilation générale maintient la duperie ainsi en cours dans une brume confuse. L’effet de masse produit une impression de puissance et semble persuader ses participants qu’une telle présence hebdomadaire et vigilante suffira à « maintenir la pression » sur les dirigeants chargés de la transition suivant les mêmes termes que ceux employés au même moment en Tunisie.

En guise de premier test du niveau de renoncement à l’insurrection et de consentement à l’enculade, un remaniement ministériel est effectué le 22 février. Onze ministres sont remplacés. Trois des ministres nommés par Moubarak conservent leur poste à la tête de ministères régaliens. Malgré la nomination d’un acolyte d’El Baradei au poste de vice-Premier ministre et la présence de ministres issus des partis d’opposition, le changement de cabinet ne satisfait pas « les jeunes protestataires », tel que l’information résume la situation à cette tendre chamaillerie domestique entre papys militaires tradi et fistons rebelles.

Le vendredi 25 février, suivant le calendrier établi, quasi rituel, Tahrir est de nouveau envahie, quoique moins massivement que la semaine précédente. Peut-être alors parce qu’il n’y est plus question de célébration, mais davantage en ce « vendredi de la purification » de « keep the pressure » sur le pouvoir militaire et d’insister sur les revendications toujours non satisfaites, dont maintenant la démission des ministres de Moubarak et principalement celle de Chafik. Dans la journée, la mobilisation ressemble à la précédente, familiale, festive, un peu molle pour tout dire, avec tout de même l’expression dans les chants et les drapeaux brandis d’une solidarité avec l’insurrection libyenne. Un changement s’opère en fin de journée, quand plusieurs milliers de manifestants décident de s’approcher du bureau du Premier ministre, nassés alors par les militaires, puis d’installer à nouveau un campement sur la place. Après avoir fait éteindre les lumières, la police militaire, aidée « d’agents de sécurité en civil », intervient dans la nuit pour évacuer les lieux à coups de matraque et de taser, tabassant les occupants dans leurs tentes et faisant plusieurs blessés. Dans ce qui rappelle ainsi l’évacuation de la place de la Perle à Manama la semaine précédente, c’est alors la première des plus flagrantes répressions directes menées par les militaires écornant l’image d’une douce communion, celle du slogan « le peuple et l’armée une seule main » qui ne vaut plus que pour la partie du peuple qui la ferme, ramasse les papiers gras et appelle à la fin des grèves.

Et justement, c’est à elle qu’on s’adresse le 26 au matin. Dans une touchante preuve de leur effort de modernité, les gentils papys du CSFA passent par Facebook pour présenter leurs excuses aux gentils jeunes, assurer qu’ils n’ont pas donné l’ordre d’une pareille brutalité et que, quoi qu’il en soit, cela ne se reproduira plus. Ce qui fait un effet mitigé. Des irréductibles réinstallent bien des tentes sur Tahrir dans la journée dans une complète indifférence médiatique. Mais apparemment peu de monde sort alors protester dans les rues comme le réclament certaines pages Facebook, pas davantage donc lorsque la semaine suivante un « activiste », interpellé lors de l’évacuation, est condamné par un tribunal militaire à cinq ans de prison. Répression judiciaire qui filtre dans l’information comme un cas unique, mais qui paraît bien plutôt s’inscrire dans une longue chaîne de procès expéditifs du même ordre en vigueur depuis les débuts mêmes de l’insurrection, sans qu’ils aient donc cessé depuis. Rien de tout cela n’empêche papys et fistons de se retrouver pour une nouvelle réunion durant six heures le dimanche 27 février. Pourparlers qui semblent décider de la suite d’un scénario un brin grossier. Au lendemain d’une désastreuse prestation télévisée face à l’écrivain vedette El Aswany, Chafik est remplacé le 3 mars par Essam Charaf, ancien ministre sous Moubarak au milieu des années 2000 mais en rupture ensuite et ayant surtout pris part à sa contestation place Tahrir. C’est donc le poulain suggéré lors du cénacle dominical par les fistons aux papys, qui auraient pu prendre à peu près n’importe qui ou n’importe quoi pour le rôle qu’ils lui réservent. El Baradei exulte sur Twitter sa « considération » au CSFA qui a « écouté le peuple ». El Aswany est « radieux » d’un tel « signe positif (…) qui donne confiance en l’armée », lui qui dira avoir porté la « parole de jeunes » lors du débat télévisé avec Chafik « d’une violence inouïe », « inimaginable en Égypte », pour une Guibal de Libé pantelante. Le littérateur, parmi les fondateurs de Kefaya, y avait accusé Chafik d’avoir « fait partie de la dictature ». Foutre ! Avec de pareils tontons progressistes n’hésitant plus à mettre les pieds dans le plat, la révolution est toujours sur une bonne voie, voie militaire, mais voie tout de même. Le 4 mars, Charaf est sur Tahrir, bien sûr, porté par la foule jusqu’au podium où il y prétend dans son discours tenir d’elle sa « légitimité ». Le même jour, les papys annoncent un référendum sur les amendements constitutionnels pour le 19 mars. Le tour est joué, comme il semble l’être au même moment en Tunisie. À un détail près encore. La prise de parole de Charaf est régulièrement interrompue par un slogan « scandé à l’unisson » : « le peuple veut la fin de la Sécurité d’État ». Est ici visé ce service (Amn el-Dawla) dépendant du ministère de l’Intérieur, comptant 100 000 fonctionnaires et faisant office de police politique sous Moubarak, principal rempart sécuritaire de son régime, adepte de la torture à l’abri de ses enceintes et aux premiers rangs avec la Sécurité centrale de la répression meurtrière de l’insurrection.

C’est la dernière séquence offensive en Égypte avant assez longtemps. Et encore, elle n’est pas si nette partout. Ce 4 mars à Alexandrie, capitale mondiale alors de la détestation de la police, plusieurs centaines de manifestants, peut-être jusqu’à un millier, mettent le slogan en pratique. À la tombée de la nuit, ils prennent d’assaut le bâtiment de la Sécurité d’État à coups de pierres et de cocktails Molotov, en exhortant les flics à sortir. Les officiers, dont les voitures à l’extérieur sont brûlées, répliquent à balles réelles. Les assaillants parviennent à entrer dans le bâtiment et les affrontements continuent à l’intérieur avant que l’armée ne s’interpose et prenne possession des lieux. Au Caire, les militaires parviennent à bloquer des manifestants en route pour s’en prendre ici aussi aux locaux de la Sécurité. Le lendemain, date du premier jour du procès d’el-Adli pour malversations financières et blanchiment, d’autres sièges de la Sécurité d’État sont pris d’assaut au prétexte exprimé que les fonctionnaires s’activent à la destruction de leurs archives. À Cheikh Zayed, en banlieue du Caire, l’armée intervient contre les centaines d’assaillants tandis que les flics à l’intérieur du bâtiment brûleraient hâtivement des documents. À Nasr City, quartier est de la capitale, une partie des 2 500 personnes présentes parvient à pénétrer dans l’imposant bâtiment de la Sécurité, mettant la main sur des « documents officiels ». Ce qui se produit aussi dans la ville côtière de Marsa Matruh, où le bâtiment est brûlé, avec des doutes sur l’origine de l’incendie. Sont signalés sans détails les mêmes types de faits à Zagazig (Delta), Fayoum (sud du Caire), Chibine al-Kom (Delta). Ce samedi, la plupart de ces prises de bâtiments semblent s’être déroulées sans faire face à une forte résistance, les troupes policières étant elles-mêmes depuis plusieurs semaines tournées contre leur direction, et sans par endroits, comme à Nasr City, que la police militaire s’active particulièrement pour les empêcher. Les images prises au smartphone sont alors largement relayées par l’ensemble des médias d’une visite collective des locaux fouillés de fond en comble pour en extirper les secrets du régime parmi la masse des rapports de surveillance qui n’a pas encore été passée à la déchiqueteuse. À partir du constat d’un apparent laisser-faire, la presse égyptienne se perd en conjectures, spéculant notamment sur une possible manœuvre de l’armée pour régler ses comptes avec ses concurrents du ministère de l’Intérieur, dont la direction est en phase de transition à ce moment, qui jusqu’à ce jour pourtant ont bien continué via cette Sécurité de lui fournir ses précieux renseignements sécuritaires. Le 6 mars, un dernier QG policier est envahi, cette fois en plein centre du Caire. Le lendemain, 67 policiers sont « inculpés pour destruction de documents, après l’incendie de locaux d’Amn el-Dawla ». Il résulte alors de ces trois jours, précédant l’investiture d’un nouveau ministre de l’Intérieur, une ultime manière de circonscrire le régime combattu par l’insurrection à une clique, avec, après celles de Gamal, Ezz et Moubarak, la chute de son bras armé comme point final, au moment où son ex-chef el-Adli, véritable ordure devenue victime expiatoire, passe devant les tribunaux.

La séquence douce de l’enfumade connaît son dernier acte le 7 mars. Le gouvernement Charaf, doté de six nouveaux ministres, prête serment devant le chef du CSFA, le maréchal Tantaoui, cérémonie dont les images sont retransmises par la télévision d’État.

Sombre farce

Le refoulement des insurgés tant redoutés par la bureaucratie militaire s’effectue d’abord par l’entremise d’une mise en avant de représentants de la version médiatique des événements jusque-là. « Jeunes » et « pro-démocratie » donc, porte-parole autoproclamés de Tahrir, faux nez pour la plupart des partis politiques, ils sont indispensables dans cette première phase d’un dialogue mis en scène, mais vont bientôt être inutiles et divisés. La phase de refoulement qui s’ouvre ensuite est plus active, l’invisibilisation de ce qui reste des véritables acteurs du soulèvement plus radicale et plus directe.

Il y a bien encore ce qui est appelé une émeute en ce début de mois de mars, mais elle ressemble à première vue à celles limitées et stériles que connaissait le pays avant l’insurrection. À l’origine, une dispute, dans une ville du gouvernorat d’Helwan, au sud du Caire, entre deux familles, l’une copte et l’autre musulmane, s’écharpant à propos de la relation amoureuse qu’entretiennent leurs progénitures respectives. Les deux pères sont tués sans que cette saine issue ne vienne à bout du conflit. Elle l’envenime plutôt et au cours de la journée du 5 mars un « groupe de musulmans » brûle l’église du village de Saûl ou d’Atfeeh sans que les soldats présents n’interviennent. Le 8 mars, probablement déjà échauffés par ce que l’invasion des bureaux de la Sécurité a révélé de l’orchestration étatique de l’attentat du Nouvel An à Alexandrie, des Coptes manifestent leur colère dans les rues de Manshiyat Naser, quartier chrétien particulièrement pauvre du Caire, où ils seraient attaqués par des « voyous et salafistes ». Sont mentionnés ensuite des tirs à balles réelles au cours d’affrontements, des jets de cocktails Molotov contre des habitations, des incendies contre des ateliers et entrepôts. Le bilan est lourd, qui fait état de 10 à 13 morts, tous tués par balles, et plus d’une centaine de blessés, principalement coptes. C’est un retour en première page de la question copte si splendidement évacuée par l’insurrection jusque-là telle qu’elle s’est menée par-delà les assignations identitaires conservatrices, un retour surtout des inquiétudes et divisions arbitraires qui ont tant servi au régime Moubarak. Et de ce que l’on peut comprendre à travers les témoignages des proches des victimes, les tirs meurtriers seraient le fait de militaires appuyant les donc nommés « voyous et salafistes » lors d’une émeute si peu spontanée qu’elle semble n’en avoir que l’estampille journaleuse. Les combats de rue, qui ont duré du milieu de l’après-midi jusqu’à 3 heures du matin, ont plutôt les airs d’une descente punitive menée conjointement par l’armée et des hommes de main en civil de type baltaguias contre les remuants zabbalines de ce quartier misérable logiquement pourvoyeur des plus opiniâtres insurgés coptes. Opération répressive qui pourrait s’expliquer aussi par une mobilisation copte enclenchée plusieurs semaines auparavant, difficilement détectable à partir de l’information mainstream, mais que des Français sur place évoquent en parlant d’une occupation depuis début mars de la place située en face de la radio-télévision d’État au Caire. La protestation copte est donc antérieure à l’incendie de l’église du 5 mars. Des recherches plus poussées permettent d’en dater les déclencheurs possibles à la semaine du 21 février, quand plusieurs monastères coptes, dont les moines ont construit des murs de protection sans autorisation étatique, ont été attaqués par des « intégristes » accompagnés de l’armée, ou vice versa, et plutôt versa. Situés à Wadi Natroun, dans le désert à l’ouest du Caire, les lieux saints ont été pris d’assaut par les militaires tirant à l’arme automatique, pour plusieurs blessés à balles réelles, et détruisant le mur interdit au bulldozer. Une autre attaque d’un monastère a eu lieu au même moment et pour le même motif à Fayoum avec là aussi la mention de tirs à balles réelles de la part des militaires. En réaction, le 23 février, plusieurs milliers de Coptes ont manifesté au Caire, de la cathédrale copte jusqu’à Tahrir, sans désormais qu’ils soient rejoints par d’autres manifestants non coptes ou même soutenus par la « coalition » qui préfère ménager les plus représentatifs Frères musulmans et le réservoir de leurs troupes militantes. Le sit-in lancé le 6 mars devant l’immeuble Maspéro, siège des télévisions nationales, et qui sera évacué peu avant le référendum, semble ample, mais en partie replié sur la question identitaire et limité dans la défensive par son encadrement militant(2).

Le 9 mars, qui n’est pas un vendredi, Tahrir refait surface comme place occupée. Depuis douze jours, et pour la bonne raison que cela ne correspondait pas à l’épilogue qu’ils s’échinaient à rédiger, les journalistes occidentaux comme égyptiens ont globalement tu qu’un campement permanent y a persisté. Ils l’évoquent tout à coup parce que les occupants sont attaqués au cours de cette journée. Par qui ? Des « Égyptiens armés de couteaux et de machettes ». Voilà une désignation des plus floues pour un rédacteur de dépêches qui ne fait que relayer les images de la télévision égyptienne, et qui pour remplir son maigre papier y associe les affrontements supposément communautaires de la veille, signes donc ainsi conjugués d’une « tension grandissante ». Climat tendu qui devrait, selon le même, à la fois à une « police désorganisée » et, thèse qu’on va entendre à nouveau désormais – ici portée par les Frères musulmans et qui serait « largement partagée dans la population » –, aux partisans de Moubarak « attisant la violence ». Le même spectre qu’en Tunisie refait surface, celui d’un « ancien régime » responsable des troubles, répressifs en l’occurrence, et permettant encore de disculper les tenants actuels du pouvoir. Des blogueurs français présents sur place livrent une version plus précise que celle du dépêchiste. En fin d’après-midi, l’armée a encerclé la place pour en interdire l’accès. À l’intérieur de ce cordon, des centaines de « personnes » attaquent les occupants, systématiquement tabassés, et leur campement, méthodiquement détruit, dans une « chasse à l’homme » à laquelle participeraient activement des militaires. C’est un nettoyage violent cette fois, moins sympathique, quoique pour le même objectif, que celui qui soulevait l’enthousiasme des journalistes trois semaines auparavant, et d’une fulgurante efficacité : en fin de soirée, il ne resterait plus rien sur la place. L’ordre ne serait donc plus synonyme de propreté et d’équilibre, il est plutôt bruyant, dégoulinant de sang, générateur de trouille, de cadavres et d’éclopés ; désordonné en somme, grossier cache-sexe de la domination. Un autre article, publié une semaine après les faits, confirme la participation des soldats à la destruction du camp, à la grande surprise des occupants alors, et relate surtout comment certains de ces derniers, parmi des centaines d’interpellés, ont été torturés par les militaires dans l’enceinte du musée égyptien à proximité. Tabassages, électrocutions, mises à nu, humiliations, cela durant des heures, avec pour les femmes de délirants « tests de virginité ». Une des torturées témoigne d’une certaine candeur confrontée soudain à la vérité : « Je les ai suppliés. J’ai dit : “Vous êtes mes frères. L’armée et le peuple ne font qu’un.” (Mon) agresseur a répondu : “Non, les militaires sont au-dessus de la nation. Et vous méritez ça.” » Opérant un brusque revirement face aux conclusions les plus logiques qui s’imposent, l’article relativise dans ses dernières lignes les révélations nauséeuses et hautement instructives qu’il avait déroulées jusque-là, en relayant les déclarations des avocats des organisations des droits de l’homme, seules dénonciatrices des exactions, selon lesquels les tortionnaires ne seraient en fait que « des groupes dissidents dans l’armée qui soutiennent toujours le régime de Hosni Moubarak ». À pleurer de rire… Plus d’une centaine d’occupants seront ensuite maintenus en détention dans des camps militaires au prétexte de l’accusation qu’ils sont des baltaguias, premier officiel retournement de l’anathème, avant pour nombre d’entre eux d’être condamnés à plusieurs années de prison par un tribunal militaire.

Le 8 et le 9 mars 2011 signent l’entrée effective dans la contre-insurrection militaire et elle est alors globalement occultée ou rendue incompréhensible par le traitement médiatique. La version qui s’impose du 8 mars consiste en des affrontements communautaires auxquels les militaires ont tenté de mettre fin en « tirant en l’air ». Celle du 9 mars d’une attaque de Tahrir par des nostalgiques de Moubarak sans que soit sur le moment mentionné le rôle de l’armée, qui ne ressentira pas le besoin de s’excuser au lendemain d’une évacuation plus brutale que celle du 25 février.

Une autre indignation semble avoir davantage occupé les quelques journalistes occidentaux prêtant encore attention à l’Égypte autrement que de loin. La veille de l’évacuation, Tahrir était le théâtre d’un rassemblement dans le cadre de la journée internationale de la femme. Appelé sur Facebook, il a regroupé quelques centaines, peut-être jusqu’à un millier, de participantes et charriait des revendications disparates. D’un côté, il s’agissait de dénoncer la domination masculine dans la société égyptienne, dont les harcèlements chroniques qu’elle autorise, de l’autre de réclamer une égalité quant à l’accès au pouvoir et en l’occurrence la possibilité pour les femmes de se présenter aux élections présidentielles. Les manifestantes ont reçu un accueil particulièrement hostile de la part des autres personnes présentes ce jour sur Tahrir, présentées par certaines sources comme des « salafistes », hommes et femmes réunis dans ce qui semble une assez grande agressivité. Si la démarche féministe, rattachée à un mouvement occidental douteux et dont les formulations paraissent bien pauvres, voire réactionnaires, relativement aux enjeux du moment, ne présente pas grand intérêt, elle révèle en face, chez certains de ceux mêmes de Tahrir qui poursuivent la contestation et qui donc seront tabassés le lendemain, un attachement jusqu’à l’hystérie à l’ordre patriarcal tel qu’il punit la minorité copte au même moment. On ne sait alors ce qu’il en est des ouvriers en grève, mais les procédés d’objectivation sont de nouveau à l’œuvre pour renvoyer chaque catégorie sociale à son rang assigné suivant la hiérarchie pseudo-naturelle de la famille que les journées insurrectionnelles avaient bouleversée. Notons toutefois que les énervés de Tahrir pourraient aussi l’avoir été pour de meilleures raisons. Soucieuse de ne pas être oubliée dans le processus de transition et donc sur une question de partage de pouvoir, la mobilisation féministe masque la mystification de ce processus et participe à oblitérer la critique unitaire d’un régime toujours en place dont les sbires inspecteront les vagins le lendemain.

Le lundi 14 mars, les sales jeunes de la coalition appellent à voter « non » au référendum des sales vieux sur la réforme constitutionnelle prévoyant la limitation des mandats présidentiels et la facilitation des candidatures aux élections ; réforme constitutionnelle déjà proposée par Moubarak la semaine précédant sa chute. Les candidats des sales jeunes, El Baradei, qui sera accueilli par une pluie de pierres le jour du scrutin, et Amr Moussa, appellent aussi au « non ». Chacun s’accordant sur l’insuffisance de la proposition, demandant une nouvelle constitution et une période de transition plus longue. Plus confiants quant aux futurs résultats électoraux qu’augure une réforme qui semble leur être personnellement adressée, les électoralistes Frères musulmans s’affirment partisans du « oui », comme les imams dans les mosquées. Le PND, toujours là, appelle aussi au « oui ». Le duo Frères musulmans et PND, les deux partis les plus consistants et aptes à traîner leur clientèle aux urnes, est ainsi relancé. L’armée a quoi qu’il en soit annoncé qu’en cas de victoire du « non » elle agirait par décrets pour assurer la transition. Le 15 mars, la Sécurité d’État est supprimée, ou plutôt remplacée, par une Sécurité nationale « dont le rôle sera de préserver la sécurité du pays et lutter contre le terrorisme », ce qui pourrait s’accompagner d’augmentations de salaire des policiers. Le 16 mars, Hillary Clinton, secrétaire d’État états-unienne, parade à Tahrir après avoir rencontré les autorités, leur assurant que les dollars allaient continuer d’affluer. Ce même jour, le CSFA, qui n’a cessé d’appeler à la fin des grèves, annonce une loi à venir punissant les grévistes et manifestants de peines de prison, projet de loi qui sera promulgué par décret le lendemain du vote. Le 18 mars, veille de référendum oblige, les rassemblements sont interdits. Plusieurs centaines de manifestants bravent toutefois la présence militaire pour se réunir sur Tahrir avant de se rendre devant le siège de la télévision d’État, qui a martelé depuis l’annonce du vote sa propagande pour le « oui ». Le 19 mars, le référendum censé mener le peuple aux urnes n’en draine que 40 % de ses électeurs pour une victoire du « oui » à 77 %. Dans ces 77 % des 40 % la toujours pantelante Guibal voit « une Égypte toute oui », et c’est bien l’image qu’on veut qu’elle relaye, elle qui décrit la journée électorale comme « marquée par l’allégresse d’une démocratie naissante, bien que brouillonne ». Seule Alexandrie, capitale de la détestation du régime, a voté majoritairement non.

Derrière l’allégresse journalistique d’une démocratie fantasmée, peu de choses en Égypte ont véritablement changé. La « révolution » proclamée est un replâtrage tout cosmétique. On ne dit plus Moubarak mais Tantaoui. On ne dit plus Sécurité d’État mais Sécurité nationale. Même le PND est parvenu à se conserver jusque-là sous le même nom. Torture, emprisonnements politiques et répression des minorités ont repris de plus belle. Les dernières heures de janvier ont été un tournant. La sortie de l’armée dans les rues, les milices de quartier palliant l’absence policière, le recouvrement de l’offensive par la focalisation sur Tahrir, l’officialisation grâce à elle d’une représentation des révoltés dans la « coalition » des récupérateurs. A posteriori, le 11 février paraît même une victoire à la Pyrrhus. Mars 2011 la consacre dans la première des plus sévères défaites du mouvement insurrectionnel général. Le printemps égyptien s’annonce alors comme celui du bucolique flirt entre l’armée et les Frères musulmans, puisque le PND sera finalement mis sur la touche. Ce que ce dénouement visible ne dit pas en revanche, et qu’aucun instrument ne permet de mesurer, c’est encore la part profonde de l’insurrection, celle qu’avaient révélée les émeutiers de Kharga, d’Assouan et d’Assiout quand tout paraissait déjà joué les 8 et 9 février. Pour l’heure, les cartes ont changé de main grâce à la promesse de la transition et sa mise en train électorale. À l’avenir, les acteurs de l’insurrection seront contraints de repartir de loin face à des ennemis plus solidement établis.

2024

 

1. Premiers signes de division dans la coalition et d’emprise des Frères musulmans sur Tahrir, Ghonim est empêché ce jour de prendre la parole sur la place par des militants fréristes.

2. L’inquiétude des militaires les poussera toutefois à reconstruire à la hâte l’église brûlée et à envoyer dans la foulée des représentants de la communauté copte pour convaincre les occupants de Maspéro de lever le camp.

Hiver 2011, le commencement d'une époque