avenir d'une offensive

Du 1er au 22 mars au Bahreïn, expériences de l’irréversible

Faux-semblants

Le mouvement de révolte au Bahreïn a été lancé par des anonymes organisés sur Internet sous l’appellation de « jeunes de la révolution du 14 février ». Originaires pour leur majorité des « villages chiites » mais composés aussi de sunnites, les contestataires ont convergé et installé un campement sur un rond-point de Manama dénommé de « la Perle » (Dawar al-Lulu), dont ils ont d’abord été évacués violemment avant de le réinvestir deux jours plus tard. La répression meurtrière a échoué à briser la protestation, et au contraire la seconde quinzaine du mois de février a vu une multiplication du nombre de ses participants jusqu’à atteindre celui de 150 000 le 22 février. Chose assez inédite, cette massification accélérée s’est accompagnée d’une évolution des buts de la révolte dans le sens d’une radicalisation avec l’exigence de la fin du régime des Al-Khalifa par des manifestants continuant de réfuter la dimension confessionnelle de leur mouvement. Devenues quotidiennes et agrégeant de nouvelles catégories de la population, les manifestations « pacifiques », se passant d’autorisation étatique, ont durant un temps eu pour destination finale le rond-point de la Perle, avant qu’à partir du 26 février Lulu ne devienne leur lieu de départ vers les sièges du pouvoir, Conseil des ministres et Parlement notamment.

C’est ainsi qu’un tableau strictement factuel et condensé peut être brossé des deux premières semaines d’une révolte ascendante suivant la nouveauté qu’elles ont comportée. Mais en l’état, cette nouveauté, si semblable à celle apparue en Tunisie et en Égypte, rend l’événement insaisissable pour qui s’évertue à nier sa rupture avec un contexte donné sans pouvoir y trouver d’abord aucun des acteurs et repères connus jusque-là. L’information dominante est incapable de rendre compte d’un mouvement d’anonymes qui n’aurait pas défini en amont sa raison d’être en programme de substitution gestionnaire ni délégué sa parole à des dirigeants identifiables, parce qu’un tel mouvement est immédiatement la négation de son travail de dépossession reposant sur la représentation. Il lui a donc fallu concentrer ses instruments de visibilité sur des leaders et des représentants piochés parmi les organisations politiques d’opposition qui sont venues se greffer en cours de route sur un mouvement qui s’est enclenché sans elles. Reliques du passé, les récupérateurs disponibles sont issus du mouvement de révolte battu de la seconde moitié des années 1990. Ce sont principalement des organisations islamistes à dominante chiite telles qu’elles avaient durant cette insurrection mineure dû suppléer les partis de gauche dans la représentation des insurgés. En 2011, ces associations politiques se divisent en deux groupes : une aile molle de réformistes cooptée par le pouvoir royal et coalisée autour du Wefaq, qui comptait 18 députés au Parlement avant qu’ils en suspendent leur participation pour protester contre la récente répression ; une aile dure de l’opposition illégale, principalement identifiable au Haq, sur une position de boycott des élections, dont les législatives d’octobre 2010. Favorable au dialogue avec le pouvoir royal qu’elle poursuit en catimini, l’aile molle a perdu le peu de crédit qu’il lui restait auprès des révoltés après les premiers meurtres policiers et alors que la rue affirmait dès lors plus expressément son rejet des Al-Khalifa. Revenus d’exil ou récemment libérés de prison, sous la pression du mouvement de révolte engendrant de subites concessions du pouvoir, les leaders du Haq font figure de vétérans de la lutte, vieux dissidents qui tirent leur légitimité de la répression qu’ils ont subie au cours des années passées, enfermement et torture, consécutivement à leur refus de servir de caution démocratique aux Al-Khalifa. Ce que mous et durs partagent, du moins pour ce qui est de leurs pointes émergées Wefaq (1) et Haq, les rendant inaptes à représenter ce qui a alors lieu, quoi qu’ils en disent à ce moment et bien qu’ils aient œuvré durant les années précédentes à sortir de leur coloration sectaire, est d’une part qu’ils se revendiquent islamistes et d’une identité chiite quand le mouvement de révolte en cours n’est essentiellement ni l’un ni l’autre, d’autre part qu’ils sont en grande majorité composés d’hommes vieux quand le mouvement auquel prend part un grand nombre de femmes est porté par la jeunesse hors des organisations préexistantes. À la fois concurrentes et complémentaires, aile molle et aile dure ont leurs pendants chez leurs adversaires au pouvoir. Des factions qu’on peut schématiser suivant la même dualité divisent la famille régnante des Al-Khalifa. Représentant du bloc mou, face progressiste du régime, le prince héritier (Salman ben Hamad ben Issa Al-Khalifa) a été chargé par le roi (Hamad ben Issa Al-Khalifa), son père, d’ouvrir un dialogue avec l’opposition. Le sommet du bloc dur, envers conservateur, s’incarne dans le septuagénaire Premier ministre (Khalifa ben Salmane Al-Khalifa), oncle du roi et détenteur du record mondial du plus long mandat à ce poste qu’il occupe depuis 1971. Il refuse tout compromis avec l’opposition chiite pour des raisons tout à fait triviales de conservation du pouvoir et de ses dividendes financiers (il est l’un des principaux hommes d’affaires du royaume) dans un pays où la majorité de la population est chiite et où donc le résultat d’éventuelles échéances électorales équitables ne fait pas mystère depuis que le régime lui-même a instrumentalisé la question sectaire pour assurer sa conservation. Deux autres ministres de la famille royale, les frères Khawalid, offrent une version plus extrême de la tendance dure où s’affirme l’idéologie d’un suprématisme sunnite à la fois anti-occidental et anti-chiite. Depuis le fiasco de l’évacuation meurtrière du 17 février, qui n’a eu d’autre résultat que celui d’intensifier la colère, le bloc mou a repris les rênes pour une stratégie plus en douceur. Les manifestations ne sont plus réprimées, le rond-point de la Perle a été laissé aux révoltés, les pourparlers à huis clos entre aile molle de la récupération et bloc mou du pouvoir sont quotidiens. Sans disposer d’une grande latitude, le prince héritier manœuvre ainsi auprès du chef du Wefaq (Ali Salman) pour obtenir des accords de réformettes, témoigner surtout de sa recherche de compromis à travers l’établissement d’un hypothétique « dialogue national », comptant sur l’improbable capacité de l’opposition officielle à contrôler la rue. Évoluant à la marge des forces effectives et parlementant en secret, les deux bonimenteurs, Salman et Salman, empêtrés dans d’interminables palabres, n’ont rien à s’offrir.

Dans cette séquence relativement pacifiée, d’autres acteurs essentiels à la lutte du pouvoir royal contre la révolte sont mis à contribution comme des armes particulièrement retorses quoique non directement répressives encore. Elles travaillent à diviser le soulèvement unitaire en lui attribuant l’identité confessionnelle chiite, et l’influence étrangère ainsi suggérée, pour affoler et en tenir à l’écart la minorité sunnite. Il s’agit en premier lieu de la télévision nationale, Bahrain TV, chaîne des Al-Khalifa sous tutelle du ministère de l’Information, qui bombarde sa propagande calomniatrice sur des révoltés dépeints en terroristes, et ses mensonges à flux tendu à propos du rôle prétendu de l’Iran et du Hezbollah dans l’origine et l’orchestration du soulèvement. Thèse que l’apparition quasi quotidienne des récupérateurs chiites sur les canaux des chaînes d’information étrangères pro-chiites et pro-iranienne (Al-Manar et Al-Alam notamment) ne fait que renforcer. Par ailleurs, pour désolidariser les sunnites d’une révolte qu’on leur présente ainsi comme un danger pour leur existence, une mobilisation loyaliste, à l’initiative d’associations politico-religieuses sunnites, nommée « Rassemblement pour l’unité nationale », organise des contre-manifestations périodiques depuis le 18 février devant la principale mosquée sunnite de Manama. Pour jouer au mieux le rôle qui est le sien, elle n’affiche pas un soutien inconditionnel au régime, mais exprime une critique réformiste sur ses dérives autoritaires les plus flagrantes. Ses participants sont à chaque fois très nombreux, plusieurs dizaines voire centaines de milliers, vraisemblablement composés en majorité de sunnites naturalisés et de travailleurs non nationaux, dont la présence est fortement encouragée voire rétribuée. TV nationale et rassemblement loyaliste sont complémentaires : effrayer les sunnites susceptibles de rejoindre la place et siphonner celle-ci en proposant une autre option de mobilisation à l’écart des criards récupérateurs religieux chiites, notamment de certains repoussants groupes identitaires sectaires (2), présents, en petit effectif toutefois, sur le « Pearl Roundabout ».

Cette couche de protagonistes parasitaires, tous ennemis de la révolte, est si épaisse dans les récits d’une information dominante peu prolixe sur la situation du Bahreïn qu’on peine à distinguer les véritables acteurs décisifs du soulèvement, du moins pour ce qui a lieu au-delà du Pearl Roundabout et de l’autre point de fixation qu’est devenu le principal hôpital public de Manama (Salmaniya Medical Complex) depuis les menées répressives des premiers jours. Quel rôle jouent les « jeunes de la révolution du 14 février » ? D’abord éparpillés sur le Net, terrain qu’ils continuent d’occuper, ils auraient, avec le passage à des rencontres plus concrètes, formé une coalition après l’évacuation du rond-point le 17 février. Ils semblent toujours à l’initiative dans ce qui a lieu tout en se maintenant dans une certaine invisibilité, communiquent via le web (3), n’ont pas de porte-parole, privilégient les actions au discours, laissent la lumière médiatique et l’estrade aux orateurs des sociétés politiques constituées. Ils continuent à porter des revendications de tous ordres et sont opposés au dialogue avec le pouvoir, dont ils exigent la destitution totale. Quelle proportion de femmes engagées dans la révolte ? D’abord présentes sur la place, mêlées aux hommes, l’arrivée des récupérateurs islamistes les aurait séparées de leurs homologues masculins sur le rond-point peut-être et durant certaines marches. Les images disponibles, photos et films, les laissent voir nombreuses parmi les révoltés. Que se passe-t-il dans les « villages chiites », lieux d’habitation d’une grande partie des révoltés et points de départ du soulèvement ? Peu de journalistes s’y rendent (4), les organisations de base, au niveau de chaque quartier et banlieue, échappent aux radars médiatiques. À peine comprend-on que s’y sont mis en place depuis mi-février des blocages permanents des rues des « villages » les rendant inaccessibles à la police. C’est donc ici encore un certain flou qui voile ce qui, comme puissance effective, se tient derrière le croquis médiatique. On a bien compris en revanche que le vroum-vroum du grand prix de formule 1, seul lien du spectateur occidental avec le pays, est, pour sa plus grande désolation, annulé.

Il faut dire ici un mot sur l’une des principales sources qui ont permis d’établir le présent récit et sans laquelle il serait resté extrêmement superficiel sur la base des seuls articles de presse. Il s’agit du rapport d’une commission d’enquête dite indépendante, mais commandée par le pouvoir royal à l’été 2011 auprès d’un spécialiste en la matière nommé Bassiouni, professeur de droit américain d’origine égyptienne officiant pour le comité des droits de l’homme des Nations unies. L’établissement d’une commission d’enquête fait partie de l’arsenal des promesses du régime et lui est déjà suffisant au stade de son annonce en juin 2011 comme caution droitsdel’hommiste (5), indépendamment même de ses conclusions et des recommandations préconisées, dont les Al-Khalifa n’auront cure. Rendu public en novembre 2011, le rapport Bassiouni livre un portrait à charge des méthodes policières de l’État bahreïni sur la période février-mars, dont la pratique systématique de la torture, mais seulement dans la mise en cause de ses exécutants, épargnant le système dans son ensemble, dont ses principaux dirigeants. Persuadés de la possibilité d’une neutralité d’arbitre, les rapporteurs, en contact étroit avec les répresseurs en chef, trient les responsabilités de la crise, le partage des torts entre régime et « opposition », compilent dans un rapport d’équivalence témoignages des bourreaux, nombreux, et des victimes, plus rétives, on se doute, à participer par crainte d’inévitables représailles étatiques. Sans qu’on puisse le tenir pour mensonger, le résultat est ainsi en partie biaisé, laissant encore hors-champ l’orchestration des grandes manœuvres éradicatrices du pouvoir lancées à la mi-mars pour n’en retenir qu’une multitude d’abus répressifs. Une fois identifié, l’angle d’approche crétin-candide, donc particulièrement dégueulasse dans le cas présent, comporte un intérêt toutefois, celui d’échapper en partie à la victimologie en vigueur dans les enquêtes droitsdel’hommistes habituelles occultant les actes négatifs des protagonistes civils. Il laisse notamment entrevoir certaines pratiques offensives des révoltés, sans toutefois qu’aucune autre source ne vienne souvent les corroborer, cela principalement concernant les « affrontements » mi-mars entre flics et révoltés dans les quartiers et banlieues chiites. En l’état, et à ce propos en particulier, sur la base d’un document établi en collaboration serrée avec les répresseurs de la révolte qui ont aussi tout intérêt à insister sur la menace séditieuse justifiant leurs mesures répressives, nous devrons donc nous en tenir à de prudentes hypothèses.

Frais renforts

Un élément nouveau est apparu à la fin du mois de février : la participation de plus en plus significative de jeunes gens décrits dans l’information suivant la place qu’ils occupent dans l’institution scolaire et universitaire. Ce sont des troupes peu canalisables par les organisations chargées de la récupération politique : collégiens, lycéens et étudiants qui viennent ainsi grossir le mouvement, cessant les cours et formant leurs propres cortèges. Le 1er mars, plusieurs milliers d’entre eux rejoignent la dizaine de milliers de manifestants qui se rendent sur le rond-point de la Perle, dénonçant la couverture des événements par la télévision nationale, s’opposant au dialogue avec le régime et réaffirmant l’unité sunnites-chiites. Signe d’une certaine impatience relative au cantonnement frustrant de la protestation sur le périphérique rond-point de la Perle, une petite partie des manifestants se rend dans la soirée au plus stratégique port financier, où ils commencent d’installer un campement. Dans la nuit, une figure religieuse chiite les convainc de lever le camp.

Le 2 mars, la fausse opposition sunnite-loyaliste « Rassemblement pour l’unité nationale » parviendrait à réunir plusieurs centaines de milliers de personnes, dont une bonne partie serait originaire des États voisins, devant la mosquée sunnite d’Al-Fateh, lieu traditionnel de ses rassemblements depuis le 18 février. Côté protestation, le gros des troupes (12 000 personnes) part du rond-point de la Perle pour se rendre devant le ministère de l’Intérieur aux cris aussi clairs qu’éclairés de « à bas, les Al-Khalifa » et « pas de dialogue avec les tueurs ». Ce jour, les manifestations d’élèves se multiplient dans différentes parties du pays. À Isa Town, elles s’acheminent devant le bâtiment du ministère de l’Éducation et devant celui de l’Information abritant les studios de la télévision nationale. Sont évoqués, au cours de cette mobilisation, des « incidents » survenus dans un collège pour filles à Hamad Town, ville présentée comme confessionnellement mixte mais ceinte d’importantes zones résidentielles sunnites. L’entrée en scène de la jeunesse commence de perturber ceux qui s’évertuent en vain au contrôle du mouvement. L’aile molle coalisée autour du Wefaq publie une déclaration appelant les enseignants et les élèves à assurer le bon fonctionnement de l’éducation lors des heures de cours. La même préoccupation s’est fait entendre du côté des loyalistes du « Rassemblement pour l’unité nationale ».

Le jeudi 3 mars, dès la matinée, jusqu’à 2 000 « élèves », écoliers et étudiants, se rassemblent dans plusieurs quartiers et villes pour se diriger ensuite, pour les uns sur Lulu, pour les autres devant le ministère de l’Éducation, à Isa Town, ville située à une quinzaine de kilomètres du centre de Manama. Les incidents de la veille à Hamad Town se précisent. Dans cette ville du centre-ouest du royaume où se situe le principal campus universitaire, des bagarres entre étudiants chiites et étudiants sunnites naturalisés armés entraînent des affrontements, impliquant une centaine de personnes, qui s’étendent à plusieurs rues alentour. C’est du moins ainsi que le rapport du lèche-majesté Bassiouni rend compte des faits. À y regarder de plus près, il s’agit plutôt d’une descente répressive sur le campus d’hommes de main du régime, lui aussi particulièrement préoccupé par ce renfort juvénile. Des jeunes protestataires répliquent à la tentative des nervis de terroriser la mobilisation étudiante. Les affrontements se poursuivent ensuite avec la police anti-émeute lorsqu’elle intervient et que des renforts de protestataires anti-gouvernementaux arrivent sur les lieux. Autre illustration ce jour de la diversité des pratiques et des catégories sociales impliquées, des manifestations en convois routiers de centaines de véhicules privés et de bus envahissent le bitume. Côté salon, ça roucoule entre mous, platoniquement toujours. Contrainte par la rue d’affermir ses positions, la coalition Wefaq publie une liste de revendications comme conditions de l’ouverture d’un dialogue avec le pouvoir, dont l’abolition de la constitution de 2002 et la mise en place d’une assemblée constituante, concessions impensables pour la monarchie.

Le 4 mars, les affrontements à Hamad Town reprennent dans la matinée. Des renforts anti-Khalifa y attaquent des véhicules de particuliers arborant des signes de soutien au régime. Des « agressions » sont signalées dans le secteur toute la journée. Dans le même temps, deux grandes manifestations ont lieu, dessinant la ligne de partage en train de s’établir plus concrètement au cœur de la mobilisation. Regroupant entre 10 000 et 100 000 personnes, la plus imposante des marches, à l’appel de la coalition Wefaq, se tient devant le Conseil des ministres pour exiger la mise en place d’un gouvernement de transition. Ali Salman, chef du Wefaq, y prend la parole pour condamner le sectarisme et les attaques contre les étrangers, en réponse aux événements de Hamad Town, dont il valide ainsi la version officielle d’affrontements communautaires. La manifestation prend ensuite la direction du rond-point, destination rituelle qui n’en finit pas de lasser. L’autre marche, vraisemblablement proposée par les « jeunes de la révolution du 14 février » auxquels les vieux du Haq emboîtent le pas, s’achemine du ministère du Travail et du Bureau central des statistiques jusque devant les bâtiments du ministère de l’Information, qui comprend le siège de la télévision d’État, à Isa Town. Y est dénoncé l’entretien de la division sectaire de cette machine à calomnier. Les slogans scandés visent aussi directement la figure du roi. La démarche qui consiste à ne plus se contenter de se rassembler à l’écart, mais à dénoncer directement les plus ignominieuses figures du régime, dont ses propagandistes télévisés incarnant au quotidien sa crasse duplicité, illustre alors la lucidité d’une partie des révoltés les plus déterminés, comme en témoigne ce jour un militant des droits de l’homme dépité des tactiques calamiteuses de l’opposition : « Activists said this was the first time they had marched on state television – and that Bahrain’s organised political parties were afraid to take part. “The political societies don’t want to be involved with any protest where there might be a crackdown,” (...). “That’s why they are at the Manama rally right now. But what’s the point of that rally? What is their message? They’re marching to Lulu [Pearl Roundabout], where everybody is their friend or colleague. Why?” » La réponse tient dans l’hésitation du moment parmi les participants au mouvement, le passage ambitieux à l’insurrection de ce qui est devenu une puissance massive apte à renverser le régime ou la pression populaire passive sur le rond-point dans l’attente des réformes que concéderait le pouvoir meurtrier, via le prince héritier, au Wefaq toujours en pleine opération de marchandage. Se faire rouler dans la farine avec les sempiternels enfarinés de l’aile molle ou prendre le risque, mais pour un enjeu autrement désirable et à partir surtout de la plus élémentaire clairvoyance critique, de se faire arroser de chevrotine au moindre débordement.

Le 5 mars, c’est plutôt dans le sens de la grande pression populaire et pacifique qu’on se mobilise. Pour signifier toujours l’unité du soulèvement par-delà les confessions, et en réponse à la présentation sectaire des affrontements de Hamad Town, une grande chaîne humaine de dizaines de milliers de personnes relie la grande mosquée sunnite Al-Fateh au rond-point de la Perle sur une distance de près de sept kilomètres. Le dimanche 6 mars, on s’enhardit davantage. La manifestation du jour, forte de 10 000 personnes, réclamant la destitution du gouvernement et rejetant tout dialogue avec la royauté, se tient du côté des vieux quartiers de Manama devant le palais royal de Gudaibiya, où le « cabinet du roi » se réunit tous les dimanches pour y disserter avec son chef de gouvernement, qui y dispose d’un bureau. Les manifestants y exhortent cette vieille raclure de Premier ministre, particulièrement détestée, à se montrer en criant « Hey, Khalifa, sors ! Sors ! » au milieu d’autres invectives réclamant la mise à bas du roi. Dès la matinée, divers cortèges se sont aussi constitués à partir des quartiers : élèves et étudiants, convois routiers, pour converger en fin de journée sur le rond-point de la Perle. Du haut du podium installé là, des « personnalités » politiques, communautaires, religieuses et syndicales y prennent la parole. Les débats qui se poursuivent autour des tentes tournent autour de la question du dialogue, de son acceptation ou de son rejet. Chez les Al-Khalifa, l’insupportable affront des révoltés venus jusque sous leurs fenêtres fait effectivement sortir le bloc dur de son terrier. Dans la soirée, au cours d’une interview télévisée, le racorni Premier ministre appelle au dialogue et met en garde à propos du risque d’une escalade des tensions, menace à peine voilée donc d’un septuagénaire planqué derrière ses mercenaires étrangers encore tenus en laisse.

Porcs financiers

Les excursions journalières des révoltés bahreïnis, issus des « villages chiites » pour beaucoup d’entre eux, traversent et explorent un territoire fortement urbanisé et principalement dédié à la circulation automobile. Le rond-point de la Perle se situe à la lisière des banlieues chiites du nord-ouest de la capitale, nommées « villages » parce qu’ils y abritaient par le passé pêcheurs et agriculteurs, et des zones poldérisées où la famille royale a concentré l’activité financière du pays devenue sa spécialité dans l’anticipation de l’épuisement de ses ressources pétrolières. La division spatiale, moyen de séparation communautaire et sociale, offre au regard ce grand contraste digne des plus sombres prophéties d’un futur à la Blade Runner entre ghettos chiites tassés dans la poussière et alignement de skyscrapers rutilants accrochant la vue. Le déploiement d’une révolte dans un tel espace, qu’il serait presque abusif de nommer public, paraît tout à fait improbable, pour ne pas dire incongru, tant tout sur un terrain si hostile lui paraît défavorable. Sous des chaleurs torrides, on n’y fait d’ordinaire que passer à l’abri de berlines ou de 4 × 4 dont on ne sort que pour trottiner jusqu’à d’autres intérieurs climatisés, centres commerciaux, grands hôtels et bureaux bancaires. Or ce que les connaisseurs du pays relèvent comme une nouveauté apparue en cet hiver 2011, comparativement au déroulé du soulèvement des années 1990, c’est bien cette sortie de la contestation du cadre des quartiers chiites, terrain connu des révoltés qui y vivent et adapté du fait de ses ruelles à la confrontation avec les flics, mais qui ainsi excentré n’avaient pas autorisé une convergence générale ni l’ambition d’atteindre les places fortes de la monarchie. Si, depuis cette séquence émeutière, les manifestations sont restées particulièrement nombreuses, notamment durant l’année 2010, on n’y avait visiblement pas envisagé d’occupation ni de blocage hors des « villages ». Inspiré de l’exemple égyptien, le choix du rond-point de la Perle, vaste terre-plein herbeux, ni central, ni stratégique, ni même attirant pour la foule, est le résultat d’un compromis relativement à ce besoin de désenclavement et en l’absence d’une grande place publique accessible. Parmi le versant économique des places fortes du régime, le fameux hub financier se trouve à quelques minutes à pied du rond-point. Ce centre névralgique de la « finance islamique », composé de centaines d’institutions bancaires, est toujours en plein développement, l’aliénation la plus moderne continuant de grignoter sur les eaux sombres du golfe Persique, abstraction marchande capable de disputer l’espace aux forces maritimes, exhalant au-dehors ses vapeurs d’air vicié, élevant à plus de 200 mètres de hauteur ses phallus de béton au mépris de la gravité. Au pied de ce formidable et irrésistible résultat de « l’économie la plus libre du monde arabe », on distingue en ce mois de mars une intempestive présence humaine d’une apparente obsolescence qu’un Anders n’avait osé cauchemarder. D’autres passions rappellent leur puissance jusque dans les décors d’un monde qu’on aurait pu définir sans cela comme post-historique. Sans respect pour la sagesse des résignés, elles y prétendent même qu’il serait toujours possible d’en définir librement et collectivement le cours.

Le lundi 7 mars, des centaines de manifestants partis du rond-point de la Perle se rendent au port financier, commencent d’y monter des tentes et d’y bloquer la circulation. Situé à deux kilomètres à l’est du Pearl Roundabout, sur la côte nord de Manama, le « Bahrain Financial Harbour » symbolise de façon criante les inégalités du royaume. Surmonté de deux immenses tours vitrées abritant des bureaux, le complexe, toujours en cours de construction à ce moment, matérialise surtout la mainmise des Al-Khalifa sur les propriétés foncières du pays et leur usage pour leur enrichissement personnel. Le terrain du futur port financier aurait été acquis par le Premier ministre pour un dinar bahreïni au milieu des années 2000 avant qu’il ne le cède aux investisseurs privés chargés du projet en échange d’une participation à celui-ci de 50 %. Durant chacun de leurs rassemblements sur ce lieu, les manifestants brandiront ironiquement des billets d’un dinar. Ce 7 mars, au cours du blocage de la route passant devant le complexe, ils s’en prennent à des véhicules qui arborent des signes de leur soutien à la famille royale. Une automobiliste ainsi prise à partie fonce dans la foule. Les flics interviennent. L’adresse personnelle de la femme est rendue publique. En conséquence de quoi desdits sunnites s’organiseraient pour protéger son domicile. Est alors mentionnée pour la première fois l’existence de « comités populaires », rappelant ceux du Caire, mis en place dans les quartiers sunnites pour les « défendre », au prétexte d’une menace largement fantasmée mais que la propagande télévisuelle exacerbe sans discontinuer.

Ce même jour, tandis que plusieurs rassemblements de protestataires se tiennent devant certains ministères, les dirigeants du Haq, du Wafa et du BFM (Bahrain Freedom Movement), l’aile dure de la récupération, annoncent la création d’une nouvelle coalition intitulée « Alliance pour la république », officialisant leur distinction d’avec l’aile molle pour l’objectif clarifié d’une chute de la monarchie et l’établissement d’une république, quand la première souhaite, encore en retard sur la rue, la mise en place d’une monarchie constitutionnelle véritable. Ce pas ainsi franchi au grand jour par les récupérateurs reflète les aspirations de la rue, non pas tant au sujet d’une république à établir, mais pour l’ambition de plus en plus affirmée d’en finir avec les Al-Khalifa.

Le 8 mars, le nombre de participants au campement d’occupation du port financier augmente. Ils perturbent au cours de la journée la circulation sur l’autoroute du Roi-Faisal à proximité. Par ailleurs, deux manifestations de centaines de femmes ont lieu aux cris de « Erhal ! » (« Dégage ! ») et se joignent aux blocages de l’autoroute dans la soirée. Le même jour, le pouvoir promet un référendum sur les décisions d’un éventuel dialogue national. Le 9 mars, diverses manifestations, d’élèves et d’étudiants notamment, se rendent pour certaines devant l’Autorité des affaires de l’information (siège de la télévision d’État) et pour d’autres à la Direction générale de la nationalité (bureau de l’immigration à Manama) afin d’y dénoncer les politiques de naturalisation et l’embauche d’expatriés dans les services de sécurité. Les cortèges se retrouvent en fin de journée sur le rond-point de la Perle. Le rassemblement au port financier, « organisé par une coalition informelle de jeunes manifestants », est toujours en place.

Porcheries royales

Après s’être appliqué à peindre son univers futuriste en cauchemar climatisé, à grand renfort d’architectures colossales mêlant les matériaux les plus modernes et de flux urbains automatisés, le scénariste de films d’anticipation qui ambitionnerait d’ajouter à la misère d’une plèbe majoritaire le règne d’une famille royale hégémonique, retranchée dans d’antiques et luxueux palais, se verrait retourner sa copie pour faute de goût et anachronisme incohérent. C’est pourtant ce à quoi correspond la situation bahreïnie en 2011, dont il faut compléter le tableau en situant ces palais au milieu de peuplements sunnites faisant office de ceintures loyalistes les protégeant des pauvres qu’on appelle chiites depuis qu’on les appauvrit suivant leur appartenance sectaire. Encouragés par leur expédition sur le palais de Gudaibiya du 6 mars, les révoltés vont tenter de pousser durant les jours qui suivent jusqu’aux plus inaccessibles repaires féodaux des Al-Khalifa.

Le jeudi 10 mars, la participation des élèves et étudiants s’amplifie encore. Ils seraient plus de 3 000 à se rassembler dans plusieurs villes et quartiers de Manama. Une partie se rend sur le rond-point de la Perle, d’autres gagnent le port financier, d’autres encore le ministère de l’Éducation à Isa Town. Sur leurs parcours, des affrontements éclatent avec des « partisans du gouvernement ». D’autres tensions apparaissent dans plusieurs établissements scolaires dont les directions tentent d’y confiner leurs élèves et où interviennent des contre-manifestants. Dans le lycée pour filles de Sar, après des affrontements entre jeunes présentés comme pro et anti-gouvernementaux, les dirigeants de l’école sont mis en fuite grâce au renfort des parents d’élèves, le bâtiment du lycée finit caillassé, les cours sont suspendus. Flics anti-émeute et Wefaq sont dépêchés pour calmer la situation présentée comme une confrontation sectaire. Dans les établissements scolaires et universitaires de Hamad Town, les cours sont également suspendus.

En fin de journée, sur le rond-point de la Perle, des personnalités des diverses tendances de l’opposition prennent la parole. La divergence sur les buts se traduit en divergence sur les pratiques, dans ce moment à propos de la destination et du trajet des manifestations prévues le lendemain. La coalition Haq appelle à se joindre à une marche sur les grands palais royaux des Al-Khalifa à Rifaa. Située au centre du royaume, à une quinzaine de kilomètres de la capitale, Rifaa est la deuxième plus grande ville du pays, opulente forteresse des nantis, au cœur de peuplements sunnites, elle abrite les principales résidences des dirigeants bahreïnis. Inquiet pour le mauvais effet qu’elle aurait sur ses tractations en coulisse, Ali Salman du Wefaq prévient qu’une telle destination pourrait plonger le pays dans le chaos sectaire. Pour acter les résultats d’un débat qu’il voudrait trancher dans son sens, le Wefaq publie un communiqué dans la nuit, y félicitant les « jeunes du 14 février » de n’avoir pas suivi la proposition de la marche sur Rifaa et les invitant à sa marche alternative en direction du rond-point. Les « jeunes du 14 février », si cette appellation recouvre véritablement une entité unifiée, ce dont on peut douter, l’ensemble s’apparentant plutôt à une constellation, seraient en réalité divisés sur la question et ne semblent pas rejoindre unanimement un camp ou l’autre. Une partie d’entre eux refuse de prendre part à la manifestation en direction de Rifaa, craignant des victimes innocentes, quand une autre y encourage via un communiqué dont le ton se démarque des illusions réformistes : « Il est devenu clair que le régime des Khalifa et ses cohortes n’attachent pas la même valeur au sang des natifs de cette terre qu’à sa monopolisation du pouvoir, tout en volant la richesse du peuple et en réprimant et en privant les citoyens de leurs droits élémentaires. » In fine, on ne sait même pas d’où provient la proposition de marcher sur Rifaa, de jeunes révoltés non encartés semble-t-il, qu’ils se nomment du « 14 février » ou non, après lesquels courent les récupérateurs de l’aile dure se rêvant les Khomeini de ces gueux-là.

Le vendredi 11 mars, deux manifestations s’élancent donc après la prière. Celle des modérés, la plus ample, réunirait plusieurs dizaines de milliers de personnes parties du quartier financier et commercial de Seef pour se rendre sur le rond-point de la Perle, distante d’à peine trois kilomètres, avec pour revendication principale l’abrogation de la constitution de 2002. La seconde, des « radicaux », est plus petite. Ils seraient tout de même plus de 3 000, au départ notamment du quartier d’A’ali, à s’aventurer à Rifaa, où ils sont bloqués par des barrières mises en place par la police. Plusieurs milliers de sunnites, habitants du secteur constitués en milices pro-gouvernementales, équipés d’épées, de gourdins, de tuyaux métalliques, sont postés derrière les troupes policières pour empêcher toute incursion aux abords des bâtiments de la monarchie. Ce sont donc ces « comités populaires », que leurs victimes et adversaires nomment baltaguias (« voyous ») comme en Égypte, apparus quelques jours plus tôt qui, en amont déjà du rassemblement, s’en prennent à des voitures de protestataires détectées dans les parages du lieu de la manifestation. Au niveau du barrage policier et milicien, les assaillants qui tentent de le contourner, au cri de « le peuple veut la chute du régime », sont attaqués à coups de pierres, puis finalement évacués par des tirs de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. En fin de journée, les modérés, ravis de leur inoffensive promenade, se félicitent du succès de la journée et appellent à une assemblée constituante. On suppose alors que les débats sont vifs dans la soirée sur la place où tout le monde s’est retrouvé, les aventuriers de Rifaa ayant pour leur part goûté le retour d’une répression qui ne va plus cesser, sinon pour vingt-quatre heures.

Le samedi 12 mars, une nouvelle marche a lieu en direction d’un autre palais royal, cette fois-ci à Safriya, sur la côte occidentale du pays. De 2 000 marcheurs au départ, le rassemblement réunit 12 000 personnes à l’arrivée devant ce siège de la monarchie qui se retrouve rapidement encerclé par des manifestants scandant l’explicite « Down down Hamad ! », du prénom donc du roi Hamad ben Issa Al-Khalifa. Malgré sa dangereuse destination, la manifestation est ainsi massive et non réprimée, et, peut-on penser, massive car non réprimée. Ce ne serait pas tant la modération de leur positionnement qui expliquerait que la majorité des protestataires se tiennent à l’écart des excursions les plus audacieuses, mais plus sûrement le risque qu’ils connaissent d’y être blessés voire d’y laisser leur peau. Risque qu’ils savent quasi nul ce jour de la visite du secrétaire à la Défense américain, Robert Gates, venu pour « encourager le dialogue » et sorti confiant de sa rencontre avec les membres de la famille royale quant à leurs bonnes intentions de réformer. Le régime s’essaie toujours à faire bonne figure, d’autant plus en la présence de ses alliés américains. Il publie ce jour les principes fondamentaux du dialogue national pour un protocole d’accord, approuvé par le roi, prévoyant des amendements constitutionnels qui devraient être ratifiés par un référendum populaire. Les Al-Khalifa obtiennent même l’approbation du plus haut dignitaire religieux chiite du pays, qui leur confiera toutefois, c’est ballot, n’avoir aucun contrôle sur la rue. Quoi qu’il en soit, toute la publicité faite par le pouvoir autour du « dialogue national » n’est plus, depuis l’affront de Rifaa, celui de trop, qu’une manière pour lui de couvrir l’option répressive en cours de préparation par l’alibi de l’épuisement des solutions négociées d’une sortie de crise.

Conflit ouvert

Le dimanche 13 mars, point d’éclatement des tensions grandissantes qui couvaient jusque-là et comme si chacune des parties prenantes s’était donné rendez-vous, la situation s’emballe subitement dans la plupart des zones du pays.

Aux premières heures de la matinée, les centaines d’occupants du port financier bloquent l’autoroute du Roi-Faisal avec des barricades constituées de lampadaires, de bennes à ordures, de barrières en plastique, empêchant les employés de la finance et des malls de se rendre au travail en ce premier jour de semaine. Les premiers flics à intervenir sont repoussés puis mis en fuite par les bloqueurs. Les deux camps reçoivent ensuite des renforts et s’affrontent, pierres et barres métalliques contre balles en caoutchouc, canon à eau et grenades assourdissantes. Les affrontements s’étendent et se déplacent vers le secteur du rond-point de la Perle, que les troupes de sécurité encerclent pour essayer d’y contenir la révolte. Ils durent toute la matinée, avec une possible tentative avortée d’évacuation de la place. Les tirs de grenades de gaz, tendus le plus souvent, de balles en caoutchouc, et probablement de balles réelles font plusieurs dizaines de blessés côté révoltés, pour une partie d’entre eux intoxiqués par l’inhalation des gaz policiers qui ne seraient pas les classiques lacrymogènes, mais des gaz dits neurotoxiques bien plus immédiatement dangereux. Entre 8 et 14 policiers seraient blessés, dont un heurté par une voiture conduite par un protestataire. L’intervention policière ne parvient pas à lever le blocage de l’autoroute ni d’un autre axe routier à proximité du rond-point. Au fil de la journée, les barricades augmentent même de volume, grossies de gravats, de monticules de sable, de blocs de béton, de tubes métalliques acheminés des chantiers à proximité au moyen des engins trouvés sur place.

La nouvelle du blocage, des affrontements et de la répression sur le port financier met le feu aux poudres dans le reste du pays qui la reçoit à travers les mensonges de la télévision y trouvant enfin la supposée preuve de ses allégations. Sans qu’il soit possible d’en savoir les détails, sont mentionnés durant toute cette journée de multiples « incidents » dans plusieurs secteurs du royaume : actes de vandalisme, agressions de véhicules et de biens privés, attaques contre des « travailleurs pakistanais ».

Deux types de faits sont amalgamés dans le rapport Bassiouni, tentant d’imposer la thèse d’un basculement dans une séquence d’affrontements xénophobes et intercommunautaires.

D’une part, les accrochages qui se multiplient sur les points de blocage des zones chiites, dont on apprend alors la persistance et qui ont été installés par les révoltés dans les quartiers et banlieues dites chiites, bien au-delà donc du secteur du rond-point de la Perle, avec l’objectif d’en interdire l’accès aux troupes policières. Des heurts s’y produisent, probablement avec des hommes de main du régime, comme avec des étrangers soupçonnés d’appartenir aux forces répressives, surtout ceux originaires du Pakistan, dont c’est la spécialité. En fin de journée, des immeubles résidentiels abritant des Pakistanais sont ainsi attaqués, deux au moins de ces « travailleurs asiatiques », comme les nomme Bassiouni, sont passés à tabac, dont un à mort. D’autres « citoyens pakistanais » pourraient recevoir un accueil musclé à leur arrivée au Salmaniya Medical Complex, dont le parking est toujours occupé par les révoltés.

D’autre part, l’intervention plus massive ce jour de milices pro-gouvernementales telles qu’elles étaient jusqu’ici apparues ponctuellement, d’abord lors de leurs descentes sur les établissements universitaires de Hamad Town depuis le 3 mars, et ensuite pour empêcher la marche des protestataires sur les palais de Rifaa le 11. En phase de multiplication du fait de l’accélération en cours conduisant à une panique des nantis du royaume, sunnites des quartiers riches et expatriés, ces groupes, nommés « comités populaires » comme en Égypte et y prétendant aussi protéger leurs quartiers, principalement sunnites donc, y ont établi des points de contrôle et des barrages routiers. Leur présence est aussi mentionnée ce jour au niveau de l’aéroport, « pour le défendre » d’on ne sait quoi. Armés de couteaux, de manches de pioche, de sabres, et vraisemblablement d’armes à feu malgré leur interdiction dans le pays, ils se projettent aussi au-delà de leurs lieux de résidence pour mener des attaques encore principalement cantonnées aux zones à population mixte sunnite-chiite ou aux intersections des quartiers confessionnalisés. Dès le début de la journée, ils s’en prennent à nouveau aux milliers d’étudiants protestataires de l’université de Sakhir, à Hamad Town, y entraînant des affrontements dans plusieurs secteurs du campus avant que des forces de sécurité n’interviennent, mais pour réprimer davantage. Différentes versions de ces faits sont données par le rapport Bassiouni. Certains témoignages parlent de l’arrivée de renforts anti-gouvernementaux, du début d’incendie d’un bâtiment universitaire et d’affrontements avec la police anti-émeute tirant lacrymos, balles en caoutchouc et grenades assourdissantes. Une association étudiante dénoncera en fin de journée l’intrusion de baltaguias dans l’université avec l’assentiment des forces de sécurité gouvernementales. Des agressions par des groupes de ces mêmes baltaguias sont par ailleurs commises dans la localité à dominante chiite d’A’ali, au nord du bastion sunnite de Rifaa, d’autres accompagnées de dégradation de « biens publics » et de véhicules dans le village chiite de Dar Kulaib, au sud de Hamad Town, où sont par ailleurs signalés des « grands rassemblements » d’individus « non identifiés » brandissant « couteaux et épées » et bloquant une route principale. La psychose qu’engendre l’intervention de ces groupes, relayée par les médias officiels comme un début de chaos sectaire, conduit à leur prolifération dans les quartiers sunnites pour les défendre des « vandales » et autres « bandes armées ». Ce que le récit officiel, soutenu a posteriori par le rapport Bassiouni, suggère alors correspond à l’explosion des tensions communautaires, quand il s’agit plutôt de la première étape d’une tentative répressive d’éradiquer la présence contestataire au moyen d’abord des milices loyalistes. Au prétexte d’assurer une protection contre un hypothétique assaut chiite contre les populations sunnites, les « comités populaires » mènent des raids répressifs, avec notamment ce jour l’incendie du siège du Waad à Muharraq. Ce que tait ou euphémise le rapport Bassiouni, c’est la mise à contribution des flics assermentés dans la répression des villages chiites dès ce moment. Ce 13 mars, comme le révèlent d’autres sources, des dizaines de policiers anti-émeute mènent un raid dans la localité chiite de Karzakan contre les participants à un mariage, tirant gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc jusque dans le bâtiment religieux où la cérémonie est célébrée. Le bloc dur de la monarchie a repris la main et se venge déjà à l’aveugle de l’affront de Rifaa.

Dans la soirée, alors que la fédération syndicale a appelé à une grève générale pour protester contre un usage excessif de la force contre les manifestants, des commerces sont attaqués dans plusieurs quartiers, sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit d’attaques des comités populaires loyalistes contre des propriétés chiites ou celles de révoltés contre les enseignes qui sont restées ouvertes malgré les appels à la cessation du travail.

Le ministère de l’Intérieur intime aux manifestants de ne pas sortir du périmètre du rond-point de la Perle « pour leur propre sécurité ». Les États-Unis condamnent les « violences », en même temps que celles qui se produisent au Yémen au même moment, appellent les gouvernants de ces pays à la retenue et au respect « des droits universels de leurs peuples », exhortent au dialogue quand sur la place de la Perle on scande en chœur à ce moment : « Pas de dialogue ! Pas de dialogue ! »

Dans une telle ambiance, le dialogue officieux du prince héritier et d’Ali Salman connaît son dernier épisode au milieu de la journée. Le premier réitère sa proposition de protocole d’accord au cours d’une apparition télévisée, rappelle la nécessité d’un dialogue national et l’importance de son acceptation immédiate. Mis sous pression, le second rappelle sa demande d’une constituante qui est rejetée par le pouvoir puisque, comme l’expliquera a posteriori le prince héritier à Bassiouni, cela eût risqué de conduire à une majorité chiite à l’assemblée constituante et conséquemment à la mise à l’écart de la minorité sunnite. Fin de l’hypocrisie. La comédie salonnarde des Salman et Salman se termine dans ce dialogue de sourdingues. Le roi simule encore quelques vagues bonnes intentions, appelant à son tour « toutes les parties à s’asseoir rapidement autour de la table du dialogue national, avec des intentions sincères, pour arriver à un consensus ». Dans ce couplet d’intentions insincères, c’est le « rapidement » qui compte. À la fin de la journée, le Wefaq dénonce les milices associées au gouvernement qui attaquent les gens dans les quartiers et les établissements scolaires, parle d’un « vide sécuritaire », et publiera dans la nuit une déclaration commune avec le « Rassemblement pour l’unité nationale » condamnant les violences « intercommunautaires » comme pour valider, s’il en était encore besoin, la thèse de l’affrontement sectaire. Côté pouvoir, la ligne dure officialise sa reprise en main, d’abord via une déclaration d’un groupe parlementaire du Conseil des représentants, chambre basse de l’Assemblée nationale, qui appelle le roi à déclarer la loi martiale pour autoriser l’armée à intervenir contre des manifestations « menaçant de conduire à la guerre civile ». Ensuite par le roi lui-même, qui a donc basculé du côté de son inamovible Premier ministre et lâche l’incapable prince héritier. Il déciderait dans la nuit de faire appel aux forces militaires des États voisins du « Conseil de coopération du Golfe » (CCG) en raison de « l’effondrement général de la sécurité et de l’ordre public » dans le pays et de l’éventualité d’une intervention iranienne dans « les affaires intérieures du Bahreïn ».

Pour ce qui est de la journée du 14 mars, le rapport du candide-crétin Bassiouni entretient la confusion en amalgamant ce qui a lieu au niveau des blocages de rues et de routes par les protestataires durant ce jour de grève, blocages alors renforcés par endroits par des camions, et les agissements des « comités populaires » dans les secteurs sunnites et probablement au-delà. Ces derniers continuent de filtrer l’entrée de leurs quartiers, ciblant les chiites aux check-points. Dès la matinée, les révoltés, décrits comme des « individus armés » (d’armes légères donc de type gourdins) entreprennent de leur côté d’empêcher les employés du gouvernement et du secteur privé de rejoindre leur lieu de travail. Ce qui est en effet le principe d’une grève générale, suivie par près de 60 % des travailleurs selon les responsables syndicaux, et la meilleure façon d’agir avec les jaunes. Les mêmes groupes dits armés contraignent de nombreux commerces à fermer, en saccageant certains par endroits. Ils attaquent par ailleurs des flics isolés. Deux notamment finissent à l’hôpital. Des patrouilles de flics sont par ailleurs prises pour cible. Des policiers et membres des services de sécurité sont aussi attaqués directement à leurs domiciles, les révoltés ayant pris la bonne habitude d’identifier ceux-ci d’une marque de peinture. Enfin, au cours de la journée, une centaine de détenus de la prison de Hawd Al-Jaf, sur l’île de Muharraq, parviennent à s’évader, mais la plupart seraient repris en fin d’après-midi. Pour ce qui est des zones à population mixte du centre du pays, consécutivement aux menées des comités populaires la veille, des groupes chiites se sont constitués et mettent en place leurs propres points de contrôle à Hamad Town, ce qui a lieu aussi à Rifaa, entraînant des affrontements entre groupes adverses dans la nuit. Affrontements également signalés plus à l’est à Isa Town, Nuweidrat et sur l’île de Muharraq, dans les localités d’Al-Dair et Samaheej. La formation de « comités populaires » quartier par quartier continue.

Près du rond-point de la Perle, où 10 000 personnes sont réunies, les barricades bloquant l’autoroute du Roi-Faisal et la route Sheikh-Khalifa-bin-Salman sont encore renforcées avec des matériaux de chantier. Aux alentours, des tranchées ont même été creusées pour entraver la circulation. Les blocages s’étendent désormais aux routes et rues avoisinant le bâtiment du Conseil des ministres et celui du ministère des Affaires étrangères, dans le nord-est de Manama.

Suivant la majorité des sources disponibles, les premières forces du bras armé du CCG (Conseil de coopération du Golfe), nommé « Bouclier de la péninsule », arriveraient à Bahreïn dans la journée. Ce sont d’abord des unités de la garde royale saoudienne qui pénètrent sur le territoire via la chaussée du Roi-Fahd, pour un total d’un millier de soldats. Elles seront rejointes les jours suivants par des unités des Émirats arabes unis pour atteindre jusqu’à 5 000 hommes, dont 500 policiers (le Qatar y enverra quelques officiers du renseignement, le Koweït y participera de manière relativement périphérique par l’envoi de forces navales). Officiellement, leur mission serait de protéger les installations et sites stratégiques dans diverses parties du pays, dont les centrales électriques et les champs pétrolifères du sud. Et, tordante ironie du jour, elles auraient ainsi pour fonction de prévenir tout risque d’ingérence étrangère.

Parmi les multiples réactions des supposés organisateurs du mouvement de révolte, signalons celle des « jeunes du 14 février » qui déclarent sur Facebook et Twitter lever leur blocage des routes à proximité du rond-point de la Perle pour ne pas ternir leur « mouvement pacifique ».

Intervention internationale

Le déploiement des troupes du CCG, première intervention internationale armée contre les soulèvements de 2011, n’a pas laissé d’étonner ceux qui de l’extérieur en ont eu connaissance malgré son faible écho médiatique. Que des milliers de soldats à bord de blindés débarquent de l’étranger en toute impunité pour mater une mobilisation de civils désarmés relève d’une disproportion certaine et d’une troublante excentricité. Deux malentendus persistent à propos de ce moment, suivant les partis pris opposés sur la protestation, le plus grossier laissant penser qu’une ingérence de « l’arc chiite » justifiait une sécurisation de l’État bahreïni que les Al-Khalifa n’étaient plus capables d’assurer seuls, le second que les militaires du CCG auraient alors porté le coup de grâce à la protestation en l’écrasant militairement. Il faut donc dire d’abord, comme tous les observateurs en ont fait état, qu’il n’y a eu nulle trace d’ingérence directe de l’Iran sur le territoire bahreïni durant le mouvement de révolte, et remarquer ensuite que les troupes du CCG ne semblent pas, dans un premier temps au moins, avoir pris une part centrale et directe dans la répression active. Qu’est-ce qui a alors motivé et autorisé une pareille manœuvre qui aura su s’éviter une condamnation internationale au-delà des reproches verbaux de circonstance ?

Entre autres périphériques conséquences, la révolution iranienne, point de départ de la concurrence Arabie saoudite-Iran, a conduit les six monarchies de la péninsule à se regrouper en 1981 sous le patronage saoudien dans une organisation régionale intitulée « Conseil de coopération du Golfe ». L’État du Bahreïn y occupe une place particulière, étant le seul dont la majorité de la population est chiite. Il est par ailleurs grandement dépendant de son voisin saoudien, notamment pour ce qui est de l’une de ses principales sources de revenus, un gisement pétrolier offshore que l’Arabie saoudite exploite et dont elle reverse une partie des bénéfices au Bahreïn. Plus encore depuis la construction du grand pont qui relie son territoire à la monarchie des Saoud, le Bahreïn, d’à peine plus d’un million d’habitants, fait figure de simili-colonie sous protectorat saoudien dont les Al-Khalifa, famille régnante sunnite, pourraient être décrits comme les janissaires, s’appuyant eux-mêmes sur des forces armées composées de mercenaires étrangers de confession sunnite. L’autre singularité du Bahreïn parmi les États du CCG consiste dans l’agitation sociale qui n’y a jamais véritablement cessé et qui a été caricaturée durant les dernières décennies en agitation strictement chiite supposément sous influence iranienne.

En mars 2011, cette incarcération de la colère populaire dans une sorte de guerre froide saoudo-iranienne menace de se fissurer du fait d’une révolte bahreïnie démentant au grand jour les motifs et les identités confessionnelles qui lui sont prêtés par la calomnie des médias bahreïnis et saoudiens. Elle s’inscrit surtout dans une série d’insurrections concomitantes ambitionnant de l’Égypte à la Libye de mettre à bas les régimes policiers colonisateurs de leurs peuples, insurrections dont les dirigeants du Golfe n’auront de cesse de la distinguer. En cette fin d’hiver, les signes de contagion insurrectionnelle dans la péninsule sont visibles au Yémen, où la révolte s’amplifie à marche accélérée, et, pour ce qui est des États membres du CCG, à plus faible intensité dans le sultanat d’Oman et la monarchie koweïtienne. Ils commencent aussi d’apparaître sur le territoire saoudien, et plus précisément sur sa côte orientale, à dominante chiite et où se situent les principaux champs pétroliers du royaume. Dans cette région qui fait face à l’archipel du Bahreïn et peuplée comme au pays de la perle d’Arabes chiites nommés Bahrana sont organisées des petites manifestations depuis fin février au moins, qui malgré les intimidations étatiques prennent un peu plus d’ampleur en mars, notamment les 9 et 10 du mois dans la ville de Qatif. Le 11, c’est même, en solidarité avec les révoltés de Libye et du Bahreïn, à un « jour de colère » dans tout le royaume auquel on appelle à partir de pages Facebook comptant des dizaines de milliers d’abonnés. Le régime ultra-répressif les dissuade de passer de l’indignation virtuelle aux rassemblements physiques, si ce n’est à Qatif et ses environs, où de petits rassemblements ont bien lieu, ici aussi mis sur le dos d’une influence iranienne.

L’inquiétude manifestée par le CCG depuis le début de la révolte au Bahreïn, considéré comme le « maillon faible » de sa coalition, ne cesse de s’accroître par conséquent. Les Al-Khalifa multiplient les allers-retours à Riyad. Le 10 mars, le CCG annonce un plan d’aide de 20 milliards de dollars pour des projets de développement au Bahreïn et à Oman, suivant la méthode employée par l’Arabie saoudite pour calmer les colères sur son sol en février, qui y a distribué par décrets royaux des dizaines de milliards de dollars sous la forme de subventions, allocations, emplois publics et projets d’investissement. Ce même 10 mars, le CCG prévient aussi, ou menace plutôt, que les États membres « s’opposeront à toute tentative d’ingérence étrangère dans leurs affaires. Ils déclarent qu’ils se dresseront avec fermeté et détermination contre quiconque s’emploie à provoquer l’embrasement du fanatisme ethnique ou à répandre le sectarisme religieux parmi eux et leurs peuples. Ils feront face à quiconque ose menacer leur sécurité et leurs intérêts. Tout dommage porté à la sécurité de l’un des membres du Conseil sera considéré comme valant pour tous ; il y sera immédiatement et sans atermoiement réagi ». Hostiles à l’option réformiste d’un dialogue avec l’opposition choisie par le roi Hamad via son fils, les dirigeants saoudiens et émiratis, plus proches de la ligne dure incarnée par le Premier ministre et la branche suprématiste des Al-Khalifa, n’auront de cesse d’exhorter Hamad à sévir. Parce qu’il serait tout à coup débordé par le désordre dans le pays, en partie orchestré par les milices loyalistes réimposant l’image d’un affrontement sectaire sunnites-chiites, le roi ferait donc appel aux forces du CCG en cette nuit du 13 au 14 mars, celles-ci se déployant dans la journée du lendemain. Certains journaux, à rebours du récit officiel censé simuler une pleine souveraineté des Al-Khalifa sur leur territoire, datent, sur la base de témoignages anonymes de responsables bahreïnis, l’arrivée d’une partie des troupes du CCG de la soirée du 13, alors que l’annonce faite par le roi ne le sera qu’au milieu de la nuit, pour une opération probablement préparée depuis plusieurs semaines. Les dirigeants saoudiens et émiratis ont imposé la version d’un appel à l’aide des Al-Khalifa pour masquer ce qui paraît bien plutôt une invasion territoriale appuyant probablement le bloc dur de la famille royale, le Premier ministre, oncle du roi, et surtout les frères Khawalid, anti-chiites proches des Saoudiens, qui mèneront l’opération répressive ensuite, l’un en tant que ministre de la Cour royale et l’autre comme commandant en chef des forces armées. L’intervention pourrait ainsi avoir eu pour objectif de mettre le roi devant le fait accompli et de le contraindre à repasser irréversiblement à la manière forte avec les révoltés, option répressive dont d’éventuelles conséquences insurrectionnelles eussent été désormais pleinement contrôlables par l’occupation militaire quadrillant le royaume et servant tout à la fois de moyen de les dissuader. Dernier intérêt, non des moindres et sur un mode performatif, l’invasion réimpose la vision d’une dimension principalement confessionnelle et par extension interétatique des événements réduits alors à un enjeu « géopolitique ».

Dans ce jeu de poupées russes, la dernière interrogation consiste à savoir comment les dirigeants du Golfe ont réussi à imposer un pareil coup de force à leurs alliés américains, peu dupes de leur côté d’une fantasmée intervention iranienne et de ses menaces supposées sur le territoire bahreïni pour eux d’une grande importance stratégique puisque l’armée américaine y dispose d’une base navale. Déjà irrités par le lâchage états-unien de Moubarak, les dirigeants saoudiens et émiratis n’auraient pas prévenu leur allié occidental de l’intervention sur ce qu’ils considèrent comme leur pré carré. Ils ont su s’épargner ensuite des reproches publics quand s’est préparée peu de temps après l’intervention internationale en Libye pour laquelle les occidentaux, Américains en tête, avaient besoin d’une participation arabe qu’ils négocieront surtout avec les Émirats arabes unis. Tolérer après coup l’ingérence au Bahreïn faisait partie du deal pour obtenir en retour un accord sur celle en Libye, dans la sainte alliance islamo-libérale du moment.

Vanité de l’éradication

Le mardi 15 mars, dans une annonce effectuée à la télévision nationale, le roi décrète la loi martiale sous le nom d’« état de sécurité nationale » pour trois mois, chargeant l’armée, la police et la garde nationale, et « toute autre force, si cela s’avère nécessaire », sous-entendu celles du CCG, de rétablir l’ordre.

À ce moment, la situation devient particulièrement confuse pour ce qui est des affrontements entre civils. Les rues continuent d’être bloquées dans un grand nombre de quartiers, par les contestataires dans les zones chiites, par les « comités populaires » dans les zones sunnites. Ces derniers empêchent l’accès à leurs quartiers à ceux qui n’y résident pas, soupçonnés d’être des « vandales ». Les contrôles, signalés notamment à Hamad Town et Isa Town, donneraient lieu à des affrontements. La psychose nourrie par les médias officiels d’un pays à feu et à sang conduit à la formation de nouveaux groupes d’autodéfense signalés aussi à Diraz et Bani Jamra, quartiers pourtant chiites. Car les baltaguias loyalistes ne se cantonnent pas à leur fief, ils attaquent par exemple dans la nuit du 14 au 15 les locaux du seul journal indépendant du pays, Al-Wasat, qui couvrait les événements hors du cadre propagandiste pro-régime en vigueur chez tous ses confrères. Il semble aussi que les miliciens accompagnent les forces de sécurité dans l’attaque des blocages des quartiers chiites où les barrages routiers se multiplient dès les premières heures du 15 mars, notamment à Dar Kulaib, Ras Ruman, Buri. Les patrouilles policières envoyées pour les démanteler sont attaquées, parfois aux cocktails Molotov. Par endroits, des bus sont utilisés pour bloquer les rues. Le rapport Bassiouni mentionne l’agression de passants sans en indiquer les circonstances.

La première étape de l’opération répressive d’éradication démarre ce jour sur l’île de Sitra, zone à majorité chiite, importante base arrière de la révolte. Dès la matinée, des « jeunes hommes et adolescents » se rassemblent dans les rues, établissent des blocages, et tentent ainsi d’empêcher les patrouilles de police de pénétrer dans les quartiers. Les affrontements durent toute la journée. Les flics, débarquant pour certains d’entre eux à bord d’ambulances, lancent des grenades assourdissantes, des gaz lacrymogènes et tirent des « balles de fusil de chasse » qui font au moins deux morts et plusieurs centaines de blessés. Au fil de la journée, les révoltés de Sitra reçoivent des renforts venus des quartiers d’Al-Ma’ameer et Al-Ekr Al-Sharky. Cinq policiers sont blessés, pour certains grièvement par des manifestants en voiture qui leur foncent dessus et les écrasent, entraînant la mort de l’un d’entre eux. Des affrontements similaires ont lieu à A’ali, où une unité des forces spéciales serait attaquée par un bus, ainsi que dans le quartier de Nuweidrat. Sont également rapportées des attaques contre des « travailleurs expatriés » originaires du Bangladesh.

Durant toute la journée, les manifestants ne cessent d’affluer au rond-point de la Perle pour atteindre le nombre de 15 000 personnes, continuant d’exiger la destitution du régime. En milieu d’après-midi, un cortège de 8 000 marcheurs emprunte l’autoroute du Roi-Faisal pour se rendre à l’ambassade saoudienne et protester contre le déploiement des forces du CCG au cri de « non à l’occupation ».

Dans le vague espoir de parvenir à un accord de dernière minute, la diplomatie américaine propose encore sa médiation au pouvoir royal et à la coalition Wefaq, basée sur un « code de conduite » à respecter sous observation états-unienne et impliquant la levée de tous les barrages routiers et le seul maintien des protestataires sur Lulu – pour un mois seulement, une fois le dialogue national mis en place à des conditions satisfaisantes –, la levée des check-points d’autodéfense, la possibilité que les « manifestations pacifiques » se poursuivent, la libération des détenus politiques, la fermeture temporaire de Bahrain Television, un gouvernement intérimaire sous soixante jours, le retrait des forces du CCG en cas d’absence « d’incidents violents ». La coalition Wefaq accepte la proposition. Dans le camp des Al-Khalifa, le prince héritier est aux abonnés absents, plus personne ne daigne répondre. L’heure n’est plus au simulacre.

Le mercredi 16 mars, peu après l’aube, l’armée à bord de chars, la police anti-émeute et la garde nationale lancent la phase majeure d’une vaste opération répressive contre les lieux occupés ou bloqués par les révoltés. Ce sont au total 5 000 hommes qui sont déployés dans tout le pays. La première évacuation est celle du rond-point de la Perle. Elle va durer entre une et deux heures. La police anti-émeute déblaye les barricades entourant la place et attaque les occupants qui refusent de partir à coups de gaz et de grenades assourdissantes. Les occupants ripostent en lançant des cocktails Molotov. Les flics passent aux shotguns, causant plusieurs morts, trois au moins, et plusieurs dizaines de blessés. Les tentes du campement sont incendiées, par les occupants eux-mêmes d’après le ministère de l’Intérieur, source des journalistes. Il y a au moins deux flics tués, écrasés par un protestataire quittant les lieux à bord d’un SUV. Les troupes policières, appuyées par des hélicoptères, ratissent les environs, enlèvent les barrages au bulldozer sur les routes à proximité et évacuent le campement du port financier sans faire face à une grande résistance, sinon peut-être les explosions de bonbonnes de gaz qui ne font pas de blessés. La dernière évacuation est celle du campement du parking du Salmaniya Medical Complex (SMC). Les flics envahissent le bâtiment de l’hôpital où seraient « retranchés des protestataires » pour y pratiquer des fouilles et des arrestations. Plusieurs centaines de victimes de la répression y seraient encore soignées. Les tanks de l’armée bloquent les accès à l’hôpital, empêchant les ambulances transportant les nouveaux blessés d’y accéder. Chaque pont de Manama serait sous le contrôle des chars saoudiens. Les check-points policiers quadrillent la capitale.

Dans l’après-midi, le commandement de l’armée annonce dans un communiqué télévisé un couvre-feu de 16 heures à 4 heures dans tout le secteur nord de Manama. Rassemblements, sit-in et manifestations sont interdits dans tout le pays. L’opération répressive se déplace vers les quartiers et banlieues chiites de la capitale et les autres villes pour tenter de lever les barrages routiers mis en place par les révoltés, entraînant des affrontements à Hamad Town, Al-Dair, Samaheej, Ras Ruman, Isa Town, A’ali, Athari, Sitra et Sanabis. Les habitants mettent le feu aux barricades et ripostent avec des cocktails Molotov, contre toujours le même arsenal côté répression, dont des tirs de chevrotine. Les postes de police d’Al-Khamis, d’Al-Naeem et de Al-Shamaliya sont attaqués à coups de cocktails Molotov. D’autres « incendies criminels » sont signalés, notamment à Karzakan contre des propriétés de la famille royale. Les militaires qui appuient la police anti-émeute prennent part à la répression et tirent à balles réelles, faisant plusieurs morts au cours de la journée. Ils mitraillent notamment des véhicules refusant de s’arrêter aux check-points, blessant mortellement une femme d’une balle dans la tête, tuant au passage un employé du ministère de l’Intérieur. Ailleurs, c’est un immigré indien qui succombe aux balles militaires. Ne pouvant accéder à l’hôpital sous contrôle policier, les habitants des quartiers chiites improvisent des centres de soins de fortune dans les lieux de culte. Les centres médicaux publics des zones chiites ainsi qu’un hôpital « international » privé commencent d’être attaqués ce jour par les forces de sécurité, qui les arrosent de gaz et de chevrotine et y traquent les blessés. Dans la soirée, des révoltés continuent d’identifier les résidences personnelles des militaires et policiers en peignant des croix sur les façades des immeubles. Dans les zones sunnites, les comités populaires, pour certains équipés d’armes à feu, continuent de barricader leurs quartiers.

Le gouvernement nie l’usage de balles réelles et la mort du moindre manifestant, et parle seulement des deux flics tués. Le ministre du Travail et du Logement, membre du BFM, démissionne au cours de la journée. Ali Salman accorde une interview à Al Jazira : « Nous appelons nos fils à ne pas affronter les forces de sécurité et à sauver les vies de tout le monde », il y compare le régime des Al-Khalifa à celui de Kadhafi.

Dans la nuit, les leaders de « l’Alliance pour la république », accusés notamment de conspiration au service d’intérêts étrangers et d’incitation au meurtre de « citoyens », sont brutalement interpellés à leur domicile, premières victimes d’une vague de rafles qui va se poursuivre et s’amplifier durant les jours et semaines suivantes. Dans la même fournée, le chef du Waad (organisation politique dont le siège a été incendié le 13 mars), sunnite de gauche, est également embarqué. Les personnalités sunnites ou laïques ayant pris part à la protestation semblent particulièrement visées par la répression s’essayant à effacer ce qui ne correspond pas au schéma d’une sédition sectaire chiite sous influence étrangère. Certaines sources parlent déjà de plus de 1 000 arrestations pour la journée.

Le jeudi 17 mars, l’opération répressive continue dans les zones chiites et entraînerait des affrontements (6) à Dar Kulaib, Sitra, Al-Dair, Bilad Al-Qadeem, Al-Zeng, Malkiya, Al-Ekr, Salmabad, Khamis, Bani Jamra, Damistan et Hamad Town. La police anti-émeute tabasse les personnes présentes dans les rues et leur tire dessus à coups de chevrotine, faisant plusieurs blessés. Les arrestations se poursuivent au SMC, par des flics raflant directement dans les chambres de supposés « vandales déguisés en patients » ou « en médecins ». La répression s’abat ainsi sur le personnel médical de l’hôpital qui a osé témoigner à visage découvert auprès des rares journalistes étrangers des dégâts humains causés par les forces policières, tandis que les révoltés blessés qui arrivent à l’hôpital sont torturés. L’opération répressive prend la tournure d’un très large châtiment collectif.

Ce jour, le couvre-feu est réduit de 20 heures à 4 heures. Sans abandonner ses revendications obsolètes, le Wefaq organise une conférence de presse, actant la fin des médiations avec le gouvernement, et publie une déclaration mentionnant la disparition de 85 personnes au cours des dernières heures. Les organisations de l’opposition inviteraient ce jour les protestataires à ne plus se rassembler désormais qu’au niveau des lieux de culte. Le ministre de la Santé, membre du Wefaq, démissionne au cours de la journée.

Le vendredi 18 mars, le régime fait raser le monument du rond-point de la Perle. La place est reconfigurée en carrefour, cela pour, selon les dires du gouvernement, fluidifier la circulation, et effacer un « mauvais souvenir » d’un lieu « souillé et désacralisé par les manifestants ». Symbolique et ironique moment, l’une des six grandes poutres du monument portant la perle, représentant chacune un État du CCG, s’abat au cours de la destruction sur une grue, tuant dans sa chute un travailleur étranger. Une grande manifestation de milliers de personnes a lieu après la prière dans le village à majorité chiite de Diraz, à l’ouest de la capitale. Dans les autres zones du pays, les forces de sécurité militaires et policières s’affairent toujours à reprendre l’espace aux révoltés. Les fouilles aux check-points, qui se sont multipliés, mènent à des arrestations sur la base du moindre signe suspect d’un positionnement antigouvernemental identifié dans les téléphones portables ou dans les véhicules sous la forme de tracts, affiches ou drapeaux. Le simple fait d’être chiite y entraînerait insultes et tabassages. Dans de nombreux quartiers, banlieues et villes, les révoltés sont toujours dans les rues, où ils continueraient de s’affronter avec les flics à Karzakan, Bilad Al-Qadeem, Nuweidrat, Ras Ruman, Muharraq, Juffair, Sanabis, Sitra, Bani Jamra, Hamad Town, Isa Town, Bouri et Mahooz. De nombreuses personnes sont arrêtées, pour la plupart des « jeunes de moins de trente ans » emmenés aux postes de police les plus proches, où ils sont roués de coups.

Dans la soirée, le ministre des Affaires étrangères affirme que l’État a déjoué un « complot terroriste » en lien avec l’étranger, et critique comme une ingérence étrangère les récentes déclarations iraniennes dénonçant la responsabilité de l’Arabie saoudite dans les « massacres commis ».

Le samedi 19 mars, l’éradication de la révolte se poursuit avec les mêmes méthodes, points de contrôle, fouilles et nombreuses arrestations. Les confrontations entre flics et révoltés semblent moins nombreuses et baisser en intensité mais se poursuivent, notamment à Khamis, Isa Town, Hamad Town, Sitra, Sanabis, Jad Hafs et Karbabad. Il y a au moins un mort au cours de la journée, blessé par balles puis tabassé par les flics. Le pouvoir continue de contrôler le SMC, prétendant y avoir trouvé des armes lors de ses perquisitions dans ce qu’il décrit comme une base arrière plus ou moins terroriste, l’hôpital devenant l’élément central de sa fable d’une conspiration séditieuse armée. Il s’agit bien plutôt de mettre la main sur les révoltés blessés durant les affrontements. Des « patients », identifiés comme des protestataires, sont ainsi passés à tabac dans l’enceinte de l’hôpital.

Le 20 mars, les forces de sécurité se démènent toujours pour en finir avec la présence protestataire dans certaines zones où les rues sont toujours envahies, cela à Sitra, Sanabis, Nuweidrat et Karzakan. La fédération syndicale annonce la prolongation de la grève générale, « indéfiniment ». Mais comme un signe de début de retour à la normale, entreprises, administrations et ministères rouvrent. Des travailleurs expatriés seraient attaqués au cours de ces journées, des Pakistanais notamment, très nombreux dans les rangs de la police et de l’armée. Effectifs décuplés depuis la deuxième semaine de mars avec une campagne de recrutement lancée par le régime pour l’embauche de 800 mercenaires pakistanais supplémentaires principalement originaires du Baloutchistan. La coalition Wefaq se dit toujours prête au dialogue, cette fois sans condition préalable. Le 21 mars, les cours reprennent dans les établissements scolaires et les universités. La circulation automobile réoccupe l’espace, mis à part dans les zones où des « affrontements » continueraient entre police anti-émeute et révoltés. Car les rassemblements se poursuivent à Sitra, Sanabis, Karbabad, Karzakan, Isa Town et Hamad Town notamment. Les flics y procèdent à de nombreuses arrestations, principalement de jeunes adultes et d’adolescents. Le mardi 22 mars, la fédération syndicale, sous pression, annonce sa suspension de la grève générale à la suite de garanties qu’elle aurait obtenues de la part du pouvoir quant à la cessation des agressions et harcèlements des grévistes sur les lieux de travail. Des milliers d’individus, dont les grévistes par conséquent, suspectés d’une participation à la révolte, seront systématiquement virés lors d’une campagne de licenciement qui commencerait à ce moment, voire en amont. La reprise en main étatique se poursuit les jours suivants, sans que les rassemblements, plus épars et moins denses, ne s’arrêtent, comme le vendredi 25 mars, « jour de colère », tentative avortée de converger hors des zones chiites.

Conclusion provisoire

À l’écart des attentions médiatiques et diplomatiques internationales, la répression ne va plus cesser durant les mois qui suivent : vague de licenciements et d’arrestations par milliers, usage systématique de la torture, imposition de repentirs télévisés, traque des opposants sur Internet, procès expéditifs menés par des tribunaux militaires conduisant à des peines de prison à perpétuité, des déchéances de nationalité et des condamnations à mort, exclusions de nombreux étudiants des universités, destruction d’une cinquantaine de mosquées et autres lieux de culte chiites. Sous une occupation saoudienne et émiratie qui ne va jamais cesser non plus, et malgré la levée de « l’état de sécurité nationale » en juin 2011, c’est même en années qu’il faut compter une interminable campagne de représailles devenue anti-chiite. L’État du Bahreïn, appuyé par ses protecteurs du CCG, n’essaie plus seulement de remplacer le peuple, il lui mène une guerre permanente comme à une anomalie. Car, contrairement à ce que suggère le récit officiel concentré sur la destruction du Pearl Roundabout en tant que dénouement et terme, la révolte n’a pas pris fin le 18 mars 2011. Elle retrouve plutôt la forme, celle d’une « intifada », qu’on lui connaissait avant sa massification de mi-février, se repliant sur les « villages chiites » et ne parvenant plus à en sortir. Si les possibles se sont ainsi considérablement réduits du fait du verrouillage sécuritaire, le conflit ouvert a aussi clarifié la situation et mis fin au balancement entre stratégie réformiste dans le cadre de la monarchie et confrontation assumée pour sa mise à bas. La constellation des organisations informelles de jeunes n’a pas été éradiquée par la répression, celle-ci frappant à l’aveugle ou ciblant principalement les protagonistes identifiables et visibles de la protestation. Aussi puissamment doté qu’il soit, le régime ne peut enfermer tous ceux si nombreux qui aspirent à sa chute. Avec le discrédit complet du Wefaq et la mise en prison à perpétuité des leaders de « l’Alliance pour la république », le mouvement ne garde plus que sa part anonyme. Ce qu’il était essentiellement, il le devient visiblement, dans l’invisibilité pourrait-on dire. Mais cela arrive trop tard. La possibilité d’une offensive générale n’existe déjà plus au printemps 2011. Les atermoiements autour d’une issue négociée par le dialogue national accompagnés de la fixation passive sur Lulu, présence de masse comprise ici aussi comme assurant une visibilité et une pression collective suffisantes, auront été fatals, ralentissant l’ensemble du mouvement et l’empêchant de s’emparer d’un moment décisif qui a affleuré début mars. Quelques semaines après, le repli territorial contraint sur les quartiers chiites évoque celui des insurgés tunisiens renvoyés du centre de Tunis vers les premiers foyers d’affrontements de rue, rappelant que la rencontre sur les places ne suffit pas si elle ne s’articule pas avec son ferment négatif, la conflictualité des bases arrière émeutières. Et ici aussi, la retraite imposée par les armes policières autorise à nouveau la réduction identitaire de la révolte comme une validation a posteriori de sa représentation déformée en mouvement strictement chiite. Qui se souvient aujourd’hui du leitmotiv des premiers jours la démentant par tous les moyens possibles ?

La singularité du soulèvement bahreïni correspond à une insurrection larvée dont la progressive montée en puissance a été subitement interrompue au cours d’une phase d’accélération dont ses ennemis ont su prendre l’initiative. Les dispositifs préventifs, en place avant le début de la révolte, ont déterminé la forme qu’elle a prise comme ses limites. La rhétorique fallacieuse surtout, constamment rabâchée par les médias d’État, et décrivant les révoltés comme des suppôts chiites du Hezbollah et de l’Iran aux intentions terroristes, les a dissuadés d’un passage à des pratiques offensives généralisées. Comme au Yémen, il a fallu surjouer un pacifisme de masse pour s’opposer à la calomnie préparant la répression armée. En vain ici aussi. Plus que partout ailleurs, les révoltés se sont trouvés isolés, menant un combat contre des ennemis multiples et toujours plus puissants : milices loyalistes, police anti-émeute, garde nationale, armée nationale ici pleinement fidèle au régime, médias étatiques d’une hostilité outrancière, information internationale hypocrite, récupérateurs complices du pouvoir, faux appui des tarés chiites des pays voisins, troupes militarisées du CCG, richissimes États pétroliers du Golfe coalisés et alliés des Occidentaux, enfin ces États occidentaux eux-mêmes soutenant l’ensemble auquel ils fournissent les indispensables moyens matériels nécessaires à la répression. Les révoltés du Bahreïn avaient le parti mondial de l’ordre contre eux sans autre voie dans laquelle s’engouffrer qu’une minuscule brèche opportune. Seules les tentatives de leurs homologues d’Oman, du Koweït et de Qatif auraient pu les désenclaver au niveau régional, produire un démenti pratique de la propagande, mais trop faibles encore et si peu massives, elles dépendaient bien plus de l’évolution de l’événement bahreïni qu’elles ne pouvaient en influencer le cours, comme le montreront leurs suites.

Tel que le symbolisent jusqu’au ridicule la démolition et le remplacement du rond-point de la Perle à Manama, la très large coalition du parti de l’ordre aura travaillé à l’effacement complet du soulèvement. Or, à moins de massacrer toute une population, la tâche est impossible tant que la révolte, malgré sa défaite majeure, ne s’est pas complètement éteinte et manifeste encore par sa simple persistance à basse intensité la possibilité au moins de contredire le récit étatique œuvrant à l’amnésie. Dans cette fuite en avant de la répression sans fin, démultipliant les raisons de la colère, c’est au contraire la conflictualité qui s’est ancrée davantage. En guise d’indispensable complément et d’opportune porte de sortie, un dernier acteur nécessaire à cette entreprise négationniste est venu apporter sa précieuse pierre à l’édifice de la défiguration. Comme si l’hypocrite silence complice de la « communauté internationale » étatique à propos de leur traitement ne suffisait pas, et résultat d’une mauvaise conscience occidentale ainsi suscitée, les révoltés auront dû subir leur dégradation au rang exclusif de victimes, objets de lamentation, de la part de toute la cohorte humanitaire et droitsdel’hommiste habituelle, parmi tout le réseau des ONG internationales (7), s’étant donné pour fonction de rendre visible la répression pour en dénoncer les abus. C’est dans le strict cadre du droit pris comme référence universelle que, pour condamner les exactions des Al-Khalifa, les enquêteurs bien intentionnés et plus indépendants que le collabo Bassiouni ont dépeint les révoltés comme des moutons innocents participant d’un mouvement systématiquement dénommé « pro-démocratie » et dont la seule ambition aurait été la même que celle de ces organismes conservateurs : réclamer le respect des « droits de l’homme » dans le carcan immuable de l’État de droit et de la marchandise autoritaire, ce qu’ils appellent démocratie donc. Ils n’ont brisé le silence sur le mouvement de révolte que pour en renforcer l’occultation suivant le précepte qu’ils partagent avec tous les gouvernants, démocrates ou dictateurs, pour lesquels la fin justifie toujours les moyens, mais fin sacrée ici puisqu’en défense supposée des victimes. En tant qu’unique parole en faveur apparente des révoltés, c’est l’étape suprême, la cerise sur le gâteau militarisé, pour enterrer le débat qui s’est ouvert durant le soulèvement au Bahreïn, conduisant en toute logique à cette équation si contemporaine, bientôt au centre des préoccupations dirigeantes partout, et que tenteront de résoudre par la suite les Al-Khalifa au moyen des plus casuistiques raffinements : comment réprimer la révolte dans le respect des droits de l’homme ? Puisque ces gens, à la tête d’un État membre du conseil onusien des droits de l’homme, savent bien, contrairement aux crétins humanistes, qu’il n’y a pas de révolte légale et qu’on peut très bien tourner les souples et abstraits principes d’un droit universel contre les révoltés eux-mêmes, qu’ils s’en prennent à la propriété privée, qu’ils commettent des actes considérés comme racistes en attaquant des flics pakistanais, qu’ils obstruent le droit inaliénable des honnêtes gens à se rendre au travail ou à ouvrir leurs commerces. Actes que les crétins humanistes doivent relativiser ou masquer et en déposséder ainsi leurs auteurs contraints eux-mêmes, pris dans ce terrain moral si piégeux, de s’en dissocier pour se plier à cette identité abstraite, établie de l’extérieur, et toujours hors contexte, par des tables de lois sacrées, d’une humanité innocente et inerte. Sous ses airs progressistes, la réactionnaire approche droitsdel’hommiste censure la recherche collective commencée dans la révolte, d’une part en niant le conflit qui l’anime et les dépassements du statu quo général qu’il dessine, d’autre part en comblant son projet encore à définir d’un contenu déjà-là élaboré dans le cadre d’organisations interétatiques perfectionnant les formes acceptables de la domination. Comme tous les vestiges des révolutions défaites aux formulations inachevées, elle participe en son présent de l’arsenal de la contre-insurrection. Sa clientèle principale est la dernière poupée gigogne de la répression, le public middleclass, auquel il s’agit de fournir l’image compassionnelle du révolté travesti en victime d’un anormal régime dictatorial pour conforter l’éternel spectateur dans sa propre fragilité névrotique qu’il rêve généralisée. On se doute du sort que prescrirait ce juge-là aux irréductibles insoumis écrasant les flics en voiture et livrant cette canaille à la vindicte populaire par le marquage à la peinture de ses résidences personnelles.

Si l’on peut attribuer en partie l’échec de l’option réformiste d’un « dialogue national » un temps choisie par le régime à sa duplicité et aux pressions de son clan le plus conservateur, il faut aussi en constater le complet rejet par la majorité des acteurs du mouvement. Ces derniers n’y étaient plus dupes, depuis la trahison royale de 2002 au moins, des manœuvres hypocrites du pouvoir dont on sait bien qu’il les partage plus ou moins semblablement avec ses homologues du reste du monde. La question d’un dialogue national, subterfuge systématique des gouvernants les plus retors face à leurs mises en cause radicales, et dont les observateurs progressistes vont ici se lamenter de l’échec, aura été tranchée au Bahreïn. Ajoutant au slogan « le peuple veut la chute du régime » son complément « pas de dialogue avec les tueurs », les révoltés y auront pleinement affirmé, contre les réformistes chez eux, les conditions élémentaires d’un débat véritable. Ce que le si singulier soulèvement bahreïni aura si splendidement déclaré, et qui continue donc toujours de s’y manifester, alors que la duperie réformiste a pris ailleurs où la négativité semblait plus clairement s’y être exprimée, mais il est vrai à la suite de la chute des plus grossiers dirigeants, c’est qu’il n’y a pas de résolution du conflit social dans les paradigmes étatiques du contrat, du dialogue conciliateur entre gouvernants et gouvernés, de la représentation par les partis politiques, de leur choix dans des élections, de leur faux débat parlementaire, d’une rénovation constitutionnelle voulue par le Wefaq et de tout le fatras « libéral » qui autorise la domination par le biais de son plus sûr moyen, celui de la responsabilisation collective et du consentement populaire. Sous le régime de cette version moderne de la servitude volontaire, les spectateurs middleclass occidentaux n’auront pu même se scandaliser à propos du Bahreïn de ce que par définition ils ne peuvent qu’ignorer ou refouler, n’en connaîtront donc pas l’importance pour leur propre vie misérable, au mieux ils en sauront l’écrasement militaire au moyen des armes produites et vendues par « leur » État démocratique de pauvres partis à l’assaut d’une misère si semblable à la leur, mais occultée ou falsifiée par « leurs » médias démocratiques. Les plus curieux d’entre eux, sensibles aux tragédies humaines, auront pu méditer, avec leurs maîtres gestionnaires auxquels ils savent si bien s’identifier, sur ce casse-tête commun et d’une si grande complexité : comment réprimer les révoltés, puisqu’il ne fait pas de doute qu’ils doivent l’être, dans le respect de la morale et de la dignité humaine ? Contre cette confortable et inconsciente bassesse, il reste à ceux du Bahreïn ce si peu consolant privilège, mais qui fait les grandes noblesses : ils savent qu’ils sont en guerre.

2024

 

 

1. La coalition constituée de sept groupes politiques autour de l’organisation islamiste chiite du Wefaq comporte aussi des associations non confessionnelles, dont le parti de gauche Waad, mais qui ont perdu de leur assise populaire au fil des décennies.

2. Le mouvement Shirazi notamment, très minoritaire sur le rond-point, mais qui y a installé un écran géant diffusant les programmes chiites des chaînes sectaires du Koweït et d’Irak.

3. Le Bahreïn est, parmi les États attaqués par la révolte de 2011, celui où l’emploi d’Internet et des réseaux sociaux est le plus important.

4. La plupart des journalistes étrangers auraient été expulsés du pays depuis la première évacuation de la place au mois de février. Le régime a ensuite refusé l’entrée dans le royaume aux observateurs extérieurs, universitaires, ONG, journalistes…

5. Un mois seulement après la mise en place de la commission, alors qu’elle était critiquée par des militants bahreïnis, Bassiouni étalait déjà sa crasseuse complaisance envers les Al-Khalifa dans une interview accordée à un média états-unien : “The mere fact that the king has appointed this commission and the Interior Ministry is cooperating shows me things have changed.” (…) “It’s totally untrue that people are afraid of coming forward. It’s not the case that they don’t have anxieties, but that’s because they’ve had bad experiences and they dont know where this is going.” (…) “What I have found so far is the extraordinary willingness of the minister to listen to anything we bring to his attention and act on it, whether it’s suspension of police officers, arrest of police officers, or release of detainees,” he said. (...) “It leads me to believe that on his part there was never a policy of excessive use of force or torture...that doesn’t mean it didn’t happen. I think it was a case of people at the lower level acting, and there not being an effective chain of communication, control.”

6. Ce sont ici les affrontements que seul le rapport Bassiouni évoque et sans, en général, en donner le moindre détail.

7. Entreprise à différencier de l’usage tactique et politique qu’ont pu faire les militants activistes sur place des arguments droitsdel’hommistes.

 

Hiver 2011, le commencement d'une époque