avenir d'une offensive

25, 26 et 27 février en Tunisie, l’insurrection et son double

Le leitmotiv de l’ensemble de la sphère gestionnaire tunisienne consiste à combattre l’insurrection toujours en cours au nom d’une « révolution » qu’il lui reviendrait d’achever. Combattre l’insurrection, dans ce moment, signifie en premier lieu combattre l’émeute, cette locomotive de l’insurrection, déposséder les émeutiers de leur rôle central. Le parti de l’ordre s’unifie ainsi, d’un bout à l’autre du spectre idéologique, autour du mensonge amalgamant, au mépris des évidences, tout geste émeutier au complot de l’ancien régime et leurs auteurs à des fauteurs de troubles manipulés et rémunérés par les agents du RCD. En combattant l’émeute, par la répression et la calomnie, il s’agit avant toute chose de mettre fin au débat qu’elle relance et à cette folle ambition proclamée des pauvres à l’offensive, du peuple en actes, pour qui ce débat est devenu une pratique essentielle, vitale, au mépris du quotidien, de la survie et du travail.

Il y a donc une représentation officielle mise en place grâce à la complicité de l’information dominante, traditionnelle ennemie de l’émeute. Elle concerne d’abord l’ambiance tunisienne décrite à travers le prisme de la crise. Les articles de presse listent ainsi les motifs d’inquiétude, les menaces et l’effective peur engendrée par une situation encore hors du contrôle étatique. Vague d’émigration clandestine, effondrement de l’économie, afflux de milliers de réfugiés libyens, absence de police, « poussée de fièvre islamiste ». Ce dernier épouvantail, des plus efficaces dans la laïque Tunisie, s’appuie sur des faits montés en épingle et falsifiés, une manifestation violente d’«  islamistes radicaux » contre la prostitution, et surtout l’égorgement d’un prêtre polonais le 18 février attribué à des « extrémistes » par les autorités et ainsi complaisamment relayé par les médias internationaux. Sans tambour étatique ni trompette médiatique, on apprendra quelques jours plus tard que le religieux a été tué pour un motif crapuleux. Après donc qu’une manifestation pour la laïcité, elle aussi abondamment couverte, a eu lieu à Tunis pour attester des préoccupations animant le peuple tunisien alors, les dangers du désordre et de l’extrémisme. Ainsi se justifiait déjà le maintien de l’état d’urgence annoncé le 15 février, date à laquelle fut tout de même levé le couvre-feu en vigueur depuis plus d’un mois.

La plus terrible et urgente menace demeurerait la conspiration des forces obscures de l’ancien régime identifiable au parti hégémonique désormais suspendu et à ses milices résiduelles. Parti unique qui comptait encore quelques semaines auparavant plus d’un million de membres sur les 11 millions de Tunisiens. Autant dire que ces gens sont possiblement partout, quoiqu’une majorité d’entre eux, dont une partie de ses cadres, se prétendent désormais « révolutionnaires ». Au sortir du 14 janvier et sa glorieuse révolution, la fausse division s’établissait ainsi, dirigeants trabelso-bénalistes du RCD non révolutionnaires et gouvernement de transition d’anciens bénalistes révolutionnaires plus ou moins RCD. La caravane de la libération, l’occupation de la Kasbah, et surtout cinq jours d’émeutes du 4 au 8 février ont mis fin à cette trop flagrante escroquerie. Il fallait donc une division plus à même de contrefaire, pour l’abattre, une dynamique insurrectionnelle qui ne s’est toujours pas avouée vaincue. Le 11 février est annoncée la création d’un « Conseil national de protection de la révolution » dans la foulée d’une initiative gauchiste du même genre apparue plusieurs semaines auparavant sous l’appellation de « Front du 14 janvier », mais cette fois élargie puisque regroupant 28 organisations de récupérateurs de toute obédience, n’ayant d’ailleurs pour point commun que la même logique récupératrice : UGTT, islamistes d’Ennahdha, partis de gauche et d’extrême gauche, ordre des avocats, associations des droits de l’homme… Encore privé des bénéfices de l’insurrection, ce charmant agglomérat, qui souhaite une assemblée constituante, la dissolution du RCD et la mise en place d’un gouvernement transitoire de « technocrates », réclame surtout l’officialisation par l’État, en l’occurrence la présidence, de son autorité et de sa légitimité à disposer d’un droit de regard sur les activités du gouvernement. Mais si ce dernier ne représente alors que les vestiges de l’ancien régime qui s’accroche au pouvoir, ce « conseil » ne représente personne, si ce n’est sa clientèle corporatiste et sa poignée de vieux adhérents. Il entend cependant se présenter comme une coordination nationale des « comités locaux de protection de la révolution », héritiers supposés des comités de vigilance mis en place dans les quartiers et communes après la chute de Ben Ali. À leur apparition déjà, ces comités, ainsi nommés d’un titre générique, ont paru une manière de recouvrir les multiples et diverses formes d’auto-organisation qui sont inévitablement nées dans le sillage des menées émeutières victorieuses et du fait de la vacance du pouvoir, donc pour certaines plusieurs jours avant le 14 janvier et non à son issue. Mais depuis s’est imposée la fable attribuant un rôle majeur à l’UGTT dans le déroulement de l’insurrection, et c’est bien la centrale syndicale, ses sections régionales du moins, qui s’efforce d’encadrer, chapeauter et orienter la sauvage association gueuse toujours en cours d’expérimentation. Quoi de mieux pour ce faire que de se déclarer sa coordination centralisée ? Car pour ce qui est de la plupart des zones populaires excentrées, que ce soient les régions du centre-ouest ou les quartiers périphériques des métropoles, la chute des municipalités et l’incendie des commissariats ont laissé un « vide institutionnel » non encore comblé, où, pour le dire autrement, police, ex-dirigeants et notables se terrent ou rasent les murs.

L’ambiance délétère et la psychose associée correspondent à la représentation middleclass à qui on a si bien appris que la démesure et le déraisonnable de toute transformation radicale mènent au pire, et que la vie consiste à éviter le pire, pour qui s’en croit les moyens. Suivant un autre regard, tout de même accessible à travers les reportages journalistiques relatant témoignages et scènes de vie, l’atmosphère du moment est décrite comme animée d’un « tumulte permanent ». Dans une joyeuse insouciance, l’épuration des cadres rcdistes et autres « mafieux » se poursuit au niveau local, ceux qui ont un travail l’interrompent pour des grèves organisées ou sauvages, les occupations de places sont permanentes pour ceux qui n’en ont pas, comme sont quotidiens les manifestations et rassemblements sur l’avenue Bourguiba, des constructions spontanées se passant de permis poussent comme des champignons, là on « exproprie » des collabos bénalistes, ailleurs on pille des commerces. C’est donc avant tout ce tumulte de la libération qui inquiète. En premier lieu le gouvernement Ghannouchi, qui multiplie « les appels à la population, avertissant que le pays risquait de “s’écrouler” si les débrayages massifs et manifestations parfois émaillées de violences se poursuivaient ». Et lorsque, le 18 février, ce gouvernement annonce une série de « mesures sociales », c’est bien pour tenter de calmer ce qu’il sait constituer sa plus grande menace, non plus celle fantomatique qu’il désigne dans sa communication mensongère et qui serait composée de ses anciens collègues.

Dans toutes les zones où l’État n’est plus, celles les plus actives et décisives de l’insurrection, une priorité s’impose qui définit les termes de la dispute : empêcher la « confiscation de la révolution ». On y sait le tombeau qui attend ceux qui font les révolutions à moitié. Ce refus de la dépossession se porte d’abord contre le gouvernement de transition et la survivance du RCD, mais à travers les paroles des jeunes insurgés de l’intérieur du pays on comprend qu’il s’étend à toutes les tentatives de s’approprier les résultats de leurs combats. Contre l’usurpation en cours, qui s’appuie sur le déni de l’origine gueuse de l’insurrection, ils entendent réaffirmer la vérité de l’événement alors particulièrement falsifié, et d’abord par l’information tunisienne (1). Ainsi, de nouvelles caravanes populaires s’élancent des régions du centre-ouest pour atteindre Tunis le 20 février. Ce jour, un rassemblement de 4 000 à 5 000 manifestants réclamant la démission du gouvernement de transition aux cris de « Ghannouchi dégage ! » débouche sur une nouvelle occupation de la place de la Kasbah, au cœur de la vieille ville.

Comme pour les premières caravane et occupation, il n’est toutefois pas aisé de discerner d’où provient l’initiative de départ, puisqu’il s’y mêle une population de jeunes gueux des provinces et de militants du Conseil national de protection de la révolution, ces deux principaux acteurs revendiquant chacun l’origine de la démarche, spontanée et relayée par Internet d’un côté, planifiée et organisée de l’autre au moyen des réseaux d’organisations préexistantes, dont principalement les sections régionales de l’UGTT. Il s’agit vraisemblablement d’une combinaison des deux. Le niveau de structuration de l’occupation, supérieur à la première « Kasbah » de janvier, semble accréditer le rôle majeur du CNPR, et plus exactement des syndicats, ne serait-ce qu’au regard de la logistique nécessaire pour assurer le transport depuis l’intérieur du pays, l’approvisionnement en nourriture et l’installation d’un assez vaste campement de tentes. D’abord officialisée comme « protestation du départ », la Kasbah 2, puisque c’est ainsi que l’occupation sera nommée par la suite, comporte donc, suivant les récits et analyses souvent contradictoires, un mélange de « collectifs majoritairement non organisés et non partisans » et d’« une forte proportion de militants encartés ». La description des forces en présence et des enjeux n’est jamais limpide, car la Kasbah est double, non seulement dans sa composition, mais aussi dans sa nature, et la ligne de front qui la partage ne peut s’établir qu’à partir d’un principe qui n’a été ni clairement défini ni publiquement assumé. La représentation officielle ne rend compte que de la part superficielle de l’occupation. Le campement, souvent intitulé « sit-in » pour signifier en quoi ce genre d’activisme de gens assis serait particulièrement pacifiste, est encadré par les chars de l’armée, son périmètre est sécurisé par un service d’ordre très préoccupé par de possibles infiltrations de provocateurs. Le mode de fonctionnement apparaît comme bien plus formalisé que lors de la première occupation, avec par exemple la constitution de commissions, notamment d’information et d’organisation, pour ce qui ressemble à une gestion centralisée. Si toujours axées sur un salutaire dégagisme, les revendications qui apparaissent mettent en avant des exigences précises de changement institutionnel, dont la principale, fédératrice car minimaliste, consiste dans la mise en place d’une assemblée constituante. La prégnance et la centralité de la thématique constitutionnelle semblent s’expliquer par l’influence des avocats organisés qui les entretiennent notamment via des séances « d’éducation populaire » administrées par des professeurs d’université. Une telle impression d’encadrement paternaliste est encore renforcée par la forte présence de syndicalistes de l’enseignement qui les premiers auraient formulé la revendication d’une constituante dès le 22 janvier. Le tout, représenté ainsi, figurant un moyen de maintenir la pression, citoyenne cela va sans dire, sur le gouvernement au cœur de l’État central – la place regroupe plusieurs des principaux bâtiments ministériels –, moyen employé par des organisations politiques soucieuses de leur avenir au pouvoir tel qu’il passe par une transition véritable qui romprait définitivement avec le passé RCD, cela au moyen de revendications ainsi élaborées en amont. Au milieu de cela, des troupes de jeunes gens faisant office de force pratique, pour, outre l’effet de masse, assurer l’occupation nocturne sous la pluie et le froid quand les Tunisois sont déjà rentrés se coucher. Le seul enjeu du moment ne serait ainsi qu’un contrôle populaire sur une rénovation étatique déléguée aux mains plus expertes de spécialistes, cela à la façon dont la base syndicale s’imagine influencer et contraindre sa direction.

Au sein d’un tel dispositif, hormis dans une moindre mesure l’ordre des avocats, la seule organisation préexistante à l’insurrection qui peut prétendre y avoir pris part en tant qu’organisation « de masse » est l’UGTT (500 000 adhérents). Elle est alors le récupérateur en chef derrière lequel se pressent tous les autres. On a vu comment la centrale syndicale est parvenue à se raccrocher à la première séquence insurrectionnelle qui a mené à la fuite de Ben Ali, notamment avec la grève « générale » du 12 janvier. Du fait de ses multiples divisions, sections locales plus ou moins autonomes, régionales et sectorielles, et de leur rôle actif dans l’organisation de manifestations de solidarité et de débrayages par endroits, elle a pu s’imposer comme la principale opposition officielle au système RCD, dont pourtant sa direction, au moins, a si longtemps été partie intégrante. Et en effet, en raison de l’interdiction des principaux partis d’opposition sous Ben Ali, un grand nombre de militants politiques, de diverses sensibilités, ont dû se rabattre sur la sphère syndicale comme seul espace de protestation. Ce qui explique l’implication plus particulière de certaines branches, enseignement et télécommunication notamment, orientées à gauche, comme soutien et accompagnement au cours des premières semaines de révolte, exhumant la vieille dichotomie rebattue entre bureaucrates et radicaux, direction et base, pour in fine permettre l’accès de bons gros dirigeants bureaucrates au premier gouvernement provisoire dit « d’union nationale ». Car c’est tout l’intérêt de la dualité syndicale, dans laquelle comme dans toute organisation la base devrait être tenue pour coupable de l’existence de sa direction, de permettre de suivre des lignes opposées et de choisir la bonne au moment opportun, cela d’autant plus pour une organisation qui ambitionne ainsi un rôle politique. Et il semble bien d’ailleurs que l’occupation de la Kasbah ne soit pas soutenue, du moins publiquement, par la direction de la centrale. La confrontation entre les insurgés, jeunes et n’appartenant en général à aucune organisation, et le syndicat, sous toutes ses formes, n’apparaît qu’entre les lignes, sans qu’elle ne se manifeste dans une franche et large scission. Elle a pourtant déjà eu lieu en 2008 lors de la révolte de la région de Gafsa, au cours de laquelle les jeunes chômeurs soulevés, cela sans encadrement pendant plusieurs semaines, avaient bel et bien ciblé la direction bureaucratique locale, corrompue et clientéliste, pour ainsi mettre en cause le syndicat dans son ensemble en tant que composante à part entière de la dictature, événement dont on a voulu faire ensuite une dispute interne entre syndicalistes rebelles de la base et bureaucrates de la direction.

L’autre facette de la Kasbah correspond à ce qui échappe à son encadrement. Les occupants permanents, dont le nombre est difficilement estimable (la place est petite, ce n’est pas Tahrir), sont pour une grande part des jeunes chômeurs des foyers émeutiers de l’intérieur et des faubourgs de Tunis, donc probablement émeutiers eux-mêmes et provenant ainsi des quartiers, villes et villages où les places publiques sont toujours tenues (2). Même si cette seconde occupation semble plus policée que la première, ils sont encore les « gueux dans la médina » tels qu’ils imposent leur présence sauvage et leurs fougueuses formes d’expression au mépris de l’état d’urgence toujours en vigueur. Les murs des bâtiments ministériels sont recouverts de graffitis, d’affiches artisanales et de sortes de dazibaos. Loin d’un sinistre colloque militant, l’ambiance est à la fête, aux rires et aux chants, évoquant celle, simultanée, des places yéménites et du front de mer de Benghazi. Il s’y montre par ailleurs le même goût pour l’échange, la même propension aux « débats incessants » alimentés par la parole libérée. Les cercles de discussion, les assemblées donc, se forment pour certains spontanément, en fonction de thèmes et régis par des règles communes excluant les monologues, les tribuns, et assurant la libre circulation de la parole et les droits de réponse, sans que ces exigences formelles ne semblent imposer un contrôle des « organisateurs » sur la teneur et la forme des échanges. Les participants à cette rencontre si manifestement jouissive, aux profils très divers (hommes, femmes, adolescents, vieux et enfants), affirmant pour certains qu’il y a « tout à inventer », s’accordent sur le refus du retour en arrière et de l’usurpation. S’y exprime corollairement une défiance pour les organisations instituées, et si la gauche et les islamistes sont là, ils sont priés de ne pas mettre en avant leur « étiquette partisane ». Quand ce n’est pas davantage, ainsi qu’en témoignent des activistes outrés : « des jeunes manifestants s’en prennent à des militants chevronnés ayant connu l’exil et la prison ». En effet, la défiance pour les partis constitués devient un complet rejet lorsque quelque arriviste se rêve en leader providentiel. Enfin, ce qui avait pu paraître si absent des préoccupations et ambitions jusque-là affleure quand le contenu des débats déborde largement le cadre national, leurs participants s’enquérant des chances d’un soulèvement en Algérie, de l’évolution de la révolte au Yémen, de la possibilité de l’embrasement de tout le bassin méditerranéen. Cette dimension de la Kasbah, qui s’empare du débat ouvert par l’émeute, tranche avec sa part officielle qui n’est que sa vulgaire instrumentalisation politique. L’enquête collective se poursuit dans une rencontre plus large, enquête qui se mène publiquement, à la vue de tous et ouverte à tous ceux qui veulent y prendre part dans un si flagrant contraste d’avec l’opacité des négociations politiciennes d’arrière-cabinet entre pseudo-représentants. Il ne s’agit plus de s’accorder avec un cadre défini en amont, définition la plus probante de la domination, mais d’associer la négativité du refus de la représentation au jeu collectif de l’investigation populaire et de la délibération publique. Il n’est donc pas étonnant que s’exprime, à travers une anecdote rapportée par une reporter sur place, l’idée encore sommaire mais décisive du peuple en actes ; à un militaire lui déclarant que la Kasbah n’est pas le peuple mais une petite minorité seulement, une occupante rétorque : « Nous sommes la partie qui lutte, c’est seulement elle le peuple. Les autres, ceux qui ne luttent pas, ne sont pas le peuple. »

Et pourtant, cette autre partie se rassemble également dans ce qui pourrait tout aussi bien être qualifié du si inapproprié terme de « lutte ». En parallèle et contre l’occupation de la Kasbah, une population middleclass, composée entre autres de cadres sup et petits patrons tunisois, organise un sit-in, dit de la Kobba, dans le quartier cossu d’El Menzah, pour manifester son soutien au gouvernement Ghannouchi. Cette misérable initiative ne compte guère du point de vue des faits, à ceci près qu’elle dit alors une division à l’œuvre, probablement la plus signifiante. Les assis de la Kobba (Al-Qubba), représentants autoproclamés de la « majorité silencieuse » et qui ne « tiennent » ce parking d’une cité sportive que le soir, insistent dans leur distinction avec les jeunes de la Kasbah sur le fait qu’eux travaillent et continuent alors à le faire. Il faut un net ralentissement de l’insurrection pour qu’un tel poids mort, le peuple spectateur et satisfait, puisse venir compléter ses ennemis, régime et récupérateurs, pour le même objectif : rétablir l’ordre, et ses conditions essentielles et inséparables, le travail et la police.

Pour tous ceux-là, une principale hantise : un retour de l’émeute, une reprise de l’offensive. Dans la matinée du vendredi 25 février, plus de 100 000 manifestants répondent à un appel lancé sur Facebook pour un rassemblement sur l’esplanade près de la Kasbah. Ils pourraient même être 220 000 selon certaines sources pour la plus grande mobilisation depuis au moins le 14 janvier, avec pour mot d’ordre la démission de Ghannouchi et comme slogans « révolution jusqu’à la victoire » ou encore « non à la confiscation de la révolution ». Dans l’après-midi, la foule se déplace sur l’avenue Bourguiba. C’est là que dans la soirée d’intrépides manifestants, décrits comme des « irréductibles » parmi lesquels est mentionnée la présence de femmes, tentent de prendre d’assaut le bâtiment du ministère de l’Intérieur. Les affrontements avec les flics vont durer une partie de la nuit, au moins pendant cinq heures. Plusieurs de leurs véhicules sont incendiés sur le parking du ministère. Policiers anti-émeutes en civil et militaires se partagent la répression en poursuivant les émeutiers dans les rues alentour, tabassent à la matraque, gazent et tirent déjà à balles réelles. Pour entraver leur progression, chaises de bar et parasols enflammés servent de barricades. Trois commissariats du centre de Tunis sont attaqués, incendiés ou saccagés. Même sort pour un Monoprix et plusieurs autres commerces et cafés sur une avenue Bourguiba « ravagée ». La réaction policière cause 88 blessés et peut-être déjà un tué. Ses donneurs d’ordre se couvrent avec une thèse devenue consensuelle. Un communiqué du ministère de l’Intérieur attribue l’émeute, orchestrée selon ses dires, à des fidèles de Ben Ali ayant payé des casseurs infiltrés dans la manifestation, avec pour preuve l’aveu prétendu des interpellés. Les larmoyants témoignages des subalternes livrent une version peu concordante, quoiqu’au service de la justification de leur brutalité : « “Ils (manifestants) étaient nombreux, environ 200 ou plus, à vouloir s’introduire dans le bâtiment, ils ont mis tout d’abord le feu à deux voitures de police garées près du poste. J’avais peur pour ma vie surtout quand ils ont essayé de m’attraper après avoir menacé de me brûler vif”, raconte un policier, Saleh, 30 ans, encore sous le choc. “‘Allah Akbar, Allah Akbar, c’est votre jour, nous allons vous tuer bande d’abrutis’ nous lançaient ces manifestants alors que “nous étions retranchés dans le bâtiment en attendant des secours”, dit-il. Ces “terroristes” ont “mené une action coordonnée”, selon un autre policier, “ils nous disaient : ‘Vous avez été augmentés, vous les soldats de Ben Ali mais vous saurez (sic) toujours des minables’”. (…) “J’ai vraiment cru que c’était mon dernier jour, il y avait tellement de haine dans leur regards et leur paroles (sic)”, ajoute un autre policier, matraque en main. »

Ceux pour qui la chute du régime et de sa bande d’abrutis est une question pratique remettent le couvert le lendemain. Rassemblés dès la matinée, ils tentent une nouvelle fois de se rendre devant le ministère de l’Intérieur mais en sont empêchés par la police anti-émeute. Sur l’avenue Bourguiba et dans les rues avoisinantes, les affrontements durent plus de quatre heures entre « jeunes de moins de 20 ans », qui montent des barricades rudimentaires pour stopper les fourgons policiers, et flics qui répliquent aux jets de projectiles avec lacrymogènes et rafales d’armes automatiques. L’intensité de l’attaque émeutière est telle que les cognes sont contraints de se replier sur le ministère. La « bataille rangée » fait au moins cinq tués côté émeutiers. Les arrestations, 100 pour ce jour, sont particulièrement violentes. Le ministère de l’Intérieur réitère sa grossière assertion, circonscrivant l’émeute « à un groupe d’agitateurs infiltrés dans les rangs de manifestants pacifistes et qui se sont servis de jeunes lycéens comme boucliers humains pour se livrer à des actes de violences, d’incendies visant à semer la terreur parmi les citoyens et visant les forces de sécurité intérieures ». On croit comprendre alors que de pareils combats de rue ont lieu dans les régions du centre-ouest. Au moins à Kasserine, où l’armée tire à balles réelles pour empêcher des manifestants d’envahir des bâtiments publics et où déjà, la veille, un poste de police et le siège de la sécurité nationale auraient été attaqués, pillés et brûlés. (3)

Le dimanche 27 est le troisième et dernier jour d’attaque contre le ministère de l’Intérieur engendrant le même type d’affrontements sur l’avenue Bourguiba. Dans l’après-midi, Ghannouchi démissionne, selon cette crapule en place depuis douze ans qui se découvre tout à coup des pudeurs de pucelle, pour ne pas être « le Premier ministre de la répression ». Une plus croulante baderne est nommée à sa place, l’octogénaire Béji Caïd Essebsi, à la tête de plusieurs ministères sous Bourguiba dans les années 60, dont celui de l’Intérieur, incarnant ainsi un régime plus ancien que l’ancien régime dans lequel il a toutefois trempé en tant que président de la Chambre des députés. Devant ce nouveau tour de passe-passe, insensé pour qui n’est pas du sérail (4), les occupants de la Kasbah maintiennent leur présence sur la place, annonce faite publiquement par la voix d’un « coordinateur » du « sit-in » déclarant exiger la formation d’une assemblée constituante et la reconnaissance du Conseil de protection de la révolution. Les deux jours suivants, quatre ministres démissionnent à leur tour.

La chute de Ghannouchi et d’une partie de son gouvernement est donc principalement le résultat de trois jours d’émeutes qui ont réalisé les exigences négatives de la Kasbah. Mais il n’est pas question pour ses ennemis de changer de version sur l’émeute. Le complotisme visant à refuser aux jeunes émeutiers, dont six au moins ont trépassé sous les balles policières, la responsabilité de leurs actes se retrouvent à divers degrés dans les propos des différents monopolisateurs de la parole publique. Le futur démissionnaire Ghannouchi bien sûr qui en appelle à la « majorité silencieuse seule capable aujourd’hui de mettre un terme au complot qui se trame contre la révolution ». Le candidat en chef de la récupération Marzouki, n’oubliant pas le sort que lui avaient réservé les occupants de la première Kasbah, et pour qui les « responsables du RCD » « lancent des casseurs dans les manifestations » face auxquels « il faut un gouvernement fort, d’union nationale, qui puisse être à même de ramener la sécurité, de remettre la police au travail ». Les informateurs dominants enfin, le toujours conspirationniste Ayad de Libération qui renifle « diverses manipulations » dans « la brusque dégradation de la situation », quand un autre plumitif « s’accorde à penser » « que ces actes (émeutiers) sont à décorréler des revendications des manifestants de la Kasbah ».

Décorréler la Kasbah de l’émeute tel que tous s’y accordent, outre que cela permet de justifier les meurtres policiers sans que ces derniers ne soulèvent ne serait-ce que de l’indignation, cantonne l’occupation à sa part officielle, limitée à son cadre revendicatif, pour n’être plus que la propriété du CNPR. Le 3 mars, le président par intérim, Foued Mebazaa, annonce l’élection d’une assemblée constituante pour l’été dans un discours télévisé au comble de l’immondice : « Nous dénonçons les tentatives de certains de terroriser les gens et d’entraver la trajectoire de la révolution (…). Je voudrais souligner une fois de plus la nécessité de faire preuve de notre même sens des responsabilités qui était si merveilleux aux yeux du monde à l’apogée de la révolution – et la nécessité que tout le monde retourne au travail. » La direction de l’UGTT s’empresse de faire écho au dégueulis : « place au travail et à l’arrêt des sit-in, y compris à la Kasbah ». Pour ce qui est de la Kasbah elle-même, les observateurs médiatiques relayent la liesse accompagnant ce qui est vécu comme une victoire, mais qui semble due en grande partie à des groupes festifs de Tunisois venus y célébrer l’annonce présidentielle plus qu’à la seule euphorie des occupants eux-mêmes. La « suspension » de l’occupation serait votée dans la foulée par l’assemblée de la Kasbah, malgré « l’opposition initiale de Kasserine et Kairouan ». Le 4 mars au matin, le camp est levé. Des bus affrétés par l’UGTT, dont la destination est indiquée par des panonceaux collés aux pare-brise, font leur apparition autour de la place pour reconduire les occupants, désormais inutiles, dans leur région d’origine.

Par la résolution de sa dualité, la fin de la Kasbah en dit la vérité. Elle est l’exact contraire de l’orwellienne affirmation qui sert de titre à l’article du Monde du jour, excellent baromètre à lire à l’envers donc : « Les jeunes de la Kasbah reprennent la révolution tunisienne en main. » Il n’y aura pas même eu besoin cette fois-ci d’évacuation par la force pour les faire déguerpir, la satisfaction de la revendication centrale a suffi. Elle est le fruit des marchandages entre le pouvoir intérimaire et l’UGTT, qui avait déjà joué un rôle au moins consultatif dans la nomination d’Essebsi, et à travers elle le CNPR. La constitution de 1959 est suspendue, permettant in extremis la prolongation de la présidence intérimaire (jusqu’alors limitée constitutionnellement à deux mois), la Chambre des députés et celle des conseillers sont dissoutes, comme le seront peu de temps après le RCD et sa police politique. Les partis d’opposition illégaux sous Ben Ali, le Congrès pour la République (CPR) de Marzouki et Ennahdha, sont reconnus officiellement. Le CNPR sera bientôt intégré à la « Commission pour la réforme politique », sorte de comité d’experts en droit mis en place après la chute de Ben Ali, pour une fusion dans une « Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique », boursouflure chargée des préparations électorales pour la constituante dont l’amphigourique appellation dit bien le niveau de compromis, de prudence démago et de complicité sordide entre tous ces arrivistes supposément adversaires. Pouvoir intérimaire, qui se perpétue, et CNPR, qui se fait sa place en s’y dissolvant dans cette espèce d’équivalent de parlement, sortent chacun gagnants d’une séquence dont le dénouement est approuvé, apothéose de cette émouvante idylle, par l’armée et les milieux patronaux.

La revendication d’une assemblée constituante a été le cheval de Troie de la représentation politique. Sa satisfaction a pu passer pour une victoire populaire, une étape supplémentaire et décisive d’un processus qui viserait seulement et avant toute autre chose à la destitution des dirigeants bénalistes, des affairistes trabelsistes et à la dissolution des structures du parti-État. La notion de « transition », indissociable du terme « révolution » dans la rhétorique fallacieuse en vigueur alors, figure ce passage, celui d’un ordre à un autre, comme remplacement, suivant une progression schématique et stéréotypée empruntée à la fois aux exemples historiques archivés des révolutions défaites et aux plus récentes modernisations démocratiques colorées. L’échéance électorale est censée vider la rue, ce qu’elle a effectivement réussi au moins à Tunis, pour combler le « vide institutionnel », mettre à l’écart et dissoudre le peuple en actes, en faire à nouveau le peuple spectateur dans l’attente, pour ne conserver sur la scène d’un théâtre politique ressuscité que les gardiens du spectacle. Réduite à sa mise en scène, la Kasbah aura assuré la représentativité de façade du CNPR, garant de la « révolution » par la caution populaire des gueux instrumentalisés, et servi à travers elle celle apparente de l’État tunisien ayant désormais incorporé la pluralité politique via la remise sur le marché des partis électoraux concurrents comme autant d’offres de représentation. C’est un pas majeur pour le parti de la conservation, une étape pour sa victoire, mais ce gain est fragile encore, ce n’est qu’un délai qui ne tient qu’à la condition du consentement populaire, car, dans l’immédiat, l’État tunisien n’est plus guère que l’armée. Il n’y a plus de constitution, pas davantage le moindre dirigeant qui devrait au moins sa légitimité au vote. Ne représentant nul autre qu’eux-mêmes, résidus de l’ancien régime et récupérateurs partagent alors la même usurpation. Dans ce moment exceptionnel, leur vérité s’étale dans toute sa crudité, ils ne sont que les représentants de l’État sans que puisse être affirmé sans mentir le moindre lien, autre que négatif, entre le peuple et l’État. Outre l’indispensable menace du chaos, une telle situation, relevant de la mascarade inquiète et du bluff, est rendue possible par l’entretien intéressé de la confusion quant à une communauté de nature entre la logique gestionnaire (celle des catégories politico-économiques définitoires de l’État) et celle insurrectionnelle du peuple en actes. La première vise une stase, l’établissement d’un ordre, toujours représentatif quelle qu’en soit la forme constitutionnelle, ne définissant un « objectif » primordial que pour la vision infinitiste, et pourrait-on dire religieuse, qui n’aspire qu’à ce qu’une positivité absolue, toujours-déjà connue, advienne dans la coagulation d’un mouvement négatif temporaire dont une telle édification n’aurait été que la seule finalité. L’État est le réceptacle et le résultat en tant que cadre de ce qui, ainsi cristallisé, n’apparaît plus que comme une question d’organisation sociale, organisation seulement formelle des êtres séparés composant la « société », pour laquelle il est en effet l’instrument gestionnaire le plus adéquat et par voie de conséquence irrémédiablement indiscutable. Ce qui caractérise la logique du peuple en actes, dans l’articulation de l’émeute et de l’assemblée, est la médiation comme pratique centrale, suppression de l’immédiateté subie par l’individu isolé dans une société vécue comme pseudo-nature. La logique du peuple en actes ne peut se comprendre que comme un mouvement, déclenché et déterminé par le commencement émeutier, mouvement que l’on pourrait dire dialectique au regard du dépassement des antinomies paralysantes qu’il opère, celle opposant destruction et construction par exemple, à ceci près qu’il tire sa force motrice et sa contrainte de l’irréversibilité du temps et non d’une éternelle circularité. Dans cette dynamique d’un temps irréversible vécu collectivement, la conservation, qui tenait son évidence de sa pseudo-naturalité et des conditions sociales de cette pseudo-naturalité (système de croyances infinitiste et séparation), y cesse son rôle de maître absolu, d’argument final, boussole tyrannique identifiant immuablement l’essentiel au nécessaire, et en premier lieu parce que l’émeutier risque sa vie, la joue et qu’il révèle se faisant un enjeu en apparence absent jusque-là. Cet enjeu, contenant l’accomplissement comme perspective, pourrait s’appeler la vie, altérité fondamentale de l’antichambre de la mort qu’est la survie quotidienne sous le règne de l’État dans la nuit des possibles de l’ajournement marchand. La négativité du peuple en actes n’est ni un passage au statique ni un retour au début d’un cycle, mais le vecteur de son déploiement, de son devenir suspendu à sa réalisation comme actualisation de sa puissance, suppression des possibles. Le but du peuple en actes est compris dans son commencement comme idée et dans son résultat comme réalisation, destruction de la possibilité, résolution de toute l’insatisfaction, il ne peut se situer en deçà de cette singulière expérience historique qu’on appelle révolution, celle d’un jeu dont l’humanité est le sujet et dont l’horizon est la totalité.

Une telle confusion entre des principes aussi étrangers et antagonistes, au cœur du conflit actuel sur le monde, s’est montrée depuis le début de l’insurrection à travers les formes prises par l’auto-organisation des insurgés, autrement dit celles évolutives de leur médiation. Celle-ci commence durant les émeutes de l’intérieur, du 18 au 27 décembre dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, et du 3 au 12 janvier telles qu’elles s’étendent d’abord au gouvernorat de Kasserine. Au-delà du premier jour d’émeute, de la rencontre initiale, les émeutiers sont organisés, c’est-à-dire qu’ils mettent en place des tactiques, mutualisent et inventent des moyens, élaborent une communication pour disputer l’espace à la police. On a vu que l’insistance à réduire les émeutiers de Thala et de Kasserine à de simples manifestants pacifiques victimes de la répression a été une manière de leur dénier leur rôle central d’acteurs majeurs du soulèvement et d’occulter l’essentialité de leur pratique en tant que jeu (rappelons en passant que, dans ces deux communes, ce sont au départ de très jeunes adolescents qui lancent les hostilités, accomplissant là l’indispensable transgression inaugurale), quand ce n’était pas pour le révisionnisme le plus crasse cette pratique elle-même. Cela comme si leur existence n’avait pas changé dans l’événement qu’ils ont produit, de pauvres chômeurs à plaindre, sans que personne alors ne s’en souciât guère toutefois, à acteurs de l’histoire, de traînards inutiles à exemplaires héros, élévation fulgurante qui ne va pas sans l’acquisition d’une positivité due à la reconnaissance inédite que leur porte le reste de la population locale. Comme la plupart du temps à chaque début de révolte, il n’y a pas alors de dénomination officialisée de cette première forme organisationnelle, sinon par endroits comme manifestation d’un soutien de solidarité mêlant les générations. Ces émeutes ont été une dispute de territoire pour en expulser l’État, identifié au RCD car sa propriété et incarné par son bras armé policier, et c’est ce qui a continué d’avoir lieu durant leur extension jusqu’aux banlieues des métropoles, dont Tunis, où elles ont alors ciblé la marchandise. Ce n’est que du point de vue de l’État qu’il en aurait résulté un « vide ». Le vide correspond bien plutôt à la situation antérieure sous la domination sans partage de l’État, et son particularisme local d’omerta généralisée, comme vide de la médiation qui ne serait ni celles exclusives, monopolistiques et privatisés, en un mot séparées, de l’État, de la marchandise et de l’information dominante. Les quelques missions étatiques de gestion, du type nettoyage et ramassages des ordures (« ordures » ici stricto sensu), ont été aisément remplies alors comme un détail périphérique par les insurgés organisés sans qu’ils officialisent une substitution. Un premier changement s’est opéré ensuite lors de l’évolution des groupes émeutiers auto-organisés pour tenir les lieux conquis et les défendre des menées des restes de l’appareil sécuritaire trabelso-bénaliste évoluant alors en milices. Moment où la dénomination des groupes autoconstitués apparaît : comités de vigiles ou de défense, sans que la nature du jeu ne change pour autant dans ce passage à la défensive dans la guerre à la police, qui est donc en même temps le moment de l’occupation de l’espace devenu public. Le basculement se produit lorsqu’une partie des groupes autoconstitués commence à collaborer avec l’armée, autre face d’un pouvoir toujours en place (collaboration qui dure dans Kasbah 2 avec des militaires cernant la place et qui répriment au même moment ailleurs), dans une séquence où pillages et expéditions miliciennes sont amalgamés. Et il faut noter ici cette particularité de l’insurrection tunisienne qui donne lieu et contraint à cette collaboration, contrairement à leurs ennemis directs, les insurgés n’y seront jamais armés. Enfin, la résurgence des vieilles oppositions politiques, à travers l’UGTT, profitant des temps morts après la chute de Ben Ali, conduit à une hybridation des groupes autoconstitués, où s’insèrent les figures paternalistes et militantes censées donner son sens raisonnable à ce qui s’est fait sans elles jusque-là. Souvenons-nous que, dans la soirée du 15 janvier, l’UGTT appelait à la télévision nationale à la constitution de comités de défense et surtout à ce que les structures et adhérents syndicaux « se joignent ou encadrent » les comités déjà constitués sans le syndicat, les dédiant ainsi à un travail de police contre les pillages toujours en cours alors. À partir du mois de février, les interlocuteurs des journalistes, leur source principale en dehors de l’État à propos de ce qui a lieu, sont exclusivement et systématiquement des responsables syndicaux, cela en particulier au moment de la révolte contre les nouveaux gouverneurs. Ce supposé sérieux dont ils sont les porteurs, comme ils le seraient de la parole des révoltés, dans sa trivialité et la pauvreté de son imaginaire, relègue le jeu au second plan. Il ne s’agit plus de défendre des espaces effectivement conquis, et ainsi rendus publics, mais la « révolution » au sens acquise, puisque délimitée par la chute du dictateur, dès lors l’auto-organisation n’apparaît plus que sous le nom de « comités de protection de la révolution », l’émeute devenant dans ce cadre un acte contre-révolutionnaire de sabotage. Et il semble alors que ce soit un tournant pour une orientation de l’auto-organisation vers une mission gestionnaire formalisée, avec, pour ce qui est des petites villes au moins, la conduite des affaires courantes, le remplacement des conseils municipaux, celui des autorités en général pour l’exécution des tâches administratives, voire policières (5). On imagine comment, pour la vieille génération de récupérateurs trotsko-nasséristes, cette prise en charge de la misère quotidienne correspond à la vision nostalgique d’une autogestion généralisée, laboratoire d’un socialisme dont ils se rêveraient, au moins le temps que les choses se tassent, les meneurs via ces nouveaux soviets. C’est probablement comme effectifs sabotages contre cette substitution gestionnaire qu’il faut comprendre les attaques alors répétées contre des bâtiments publics qui auraient ainsi été réinvestis, en même temps que celles contre les sièges de l’UGTT, qu’elles proviennent des trabelso-bénalistes armés ou plus probablement d’insurgés encore ensauvagés. Les conditions d’éclosion d’une monstruosité telle que le CNPR sont contenues là, dans cette logique du remplacement comme envers du dégagisme localisé. À l’issue du rejet des nouveaux gouverneurs, mélange d’émeutes et de sit-in alors, le bureau exécutif de l’UGTT affirmait, sans honte puisqu’en assurant lui-même la publicité, la nécessité d’un tel organisme lors de pourparlers avec une délégation du gouvernement de transition, organisme qu’il crée ainsi dans la foulée d’une telle négociation et résultat de cette négociation.

Le refoulement de l’émeute n’aura pas permis sa disparition, mais la coupure du lien organique qui la lie, comme moteur négatif, à l’auto-organisation primaire et à l’assemblée, ce qui n’était pas encore complètement acquis lors de la première occupation de la Kasbah à la dimension offensive bien plus évidente. Il faudrait faire cette comparaison de ces deux moments pour montrer, derrière les dehors d’une meilleure organisation, la dégradation du débat du premier au second. Une fois la Kasbah 2 vidée et l’attente électorale instaurée, la logique gestionnaire, de la révolution comme remplacement, s’oppose à la médiation comme pratique en martelant dans ce moment l’impérieuse nécessité que tous ceux qui n’y sont plus retournent au travail, cette pratique des humains médiatisés par les choses. Or, sans que l’on sache précisément la proportion de grèves, sauvages notamment, seulement perceptible à travers les témoignages nombreux de ceux qui les déplorent alors, il apparaît qu’un certain nombre de Tunisiens ont encore mieux à faire, que les prétextes abondent (demandes d’augmentations de salaire, réincorporations d’employés licenciés, destitution des patrons) pour éviter le retour à ce vide de la vie, et que dans ce domaine qui est le sien l’UGTT soit encore par endroits complètement débordée, incapable de satisfaire pleinement ses partenaires des « milieux patronaux ». Là où c’est le chômage qui domine, l’ordre ne tient qu’aux militaires sans qu’il ne soit encore possible pour la police honnie de se redéployer dans les rues qui continuent d’être occupées dans ce qui semble être devenu un partage des espaces entre insurgés sans parti et encadreurs militants, maintenant que le CNPR s’est dissous dans l’État pour n’être plus que son vrai visage : des partis politiques en attente d’élections (6). Comme cet ordre est précaire, l’armée, présentée grâce aux bons soins de l’information dominante en garante de la révolution, y assure seule la « sécurité » et tue donc, comme à Kasserine et à Metlaoui fin février. Deux situations émeutières sont particulièrement notables début mars. D’abord à Ksar Hellal, ville côtière du Sahel, où durant deux nuits consécutives des usines de l’industrie textile sont attaquées et pillées, à la suite de quoi des affrontements auraient fait 184 blessés, dont certains par balles, sans qu’on puisse à partir des articles confus à disposition ni en déceler les motifs ni le déroulé des faits. Ensuite, quelques jours plus tard à Metlaoui encore, ville particulièrement agitée du gouvernorat de Gafsa, dans lequel depuis le début du mois est mentionné un important mouvement de blocages de rues et routes. Le 11 mars, la rumeur de quotas tribaux dans l’attribution de postes dans l’entreprise de phosphate provoquerait des affrontements « entre habitants » pour certains armés de fusils de chasse faisant deux tués, quand pour l’autre source disponible ce sont 1 000 manifestants qui se confronteraient aux militaires à coups de fusil donc et de cocktails Molotov. Une telle mention d’armes à feu côté émeutiers restera exceptionnelle.

Avec la dénaturation de la Kasbah et sa défaite, un autre enjeu s’est perdu, celui d’une sortie des particularismes régionaux et autres enfermements identitaires tels qu’ils s’expriment dans un besoin de reconnaissance propre à chaque localité se revendiquant à l’origine de l’insurrection. Cette possibilité de la rencontre la plus large, si somptueuse et dangereuse perspective de toutes les places alors, n’existe plus et avec elle s’évaporent les buts les plus généraux. Cela bien avant tout parce que la population métropolitaine des centres-villes, sans même avoir eu besoin de se joindre à la Kobba, s’est trouvée satisfaite par le dénouement réformiste de la transition, signifiant la ligne de front la plus décisive comme la plus floue derrière laquelle on retrouve notre vieille ennemie, la middleclass. Les jeunes émeutiers de l’intérieur ont libéré leurs villes et ses habitants, mais pas Tunis, pas au-delà d’Etthadamen, du Kram et de leurs homologues émeutiers des faubourgs écrasés avenue Bourguiba par la calomnie. L’avant-garde nouzouh se retrouve isolée, contrainte au repli territorial, rendue à son dénuement ainsi que le définissent ceux qui n’ambitionnent sous la forme de chimériques promesses que des développements et de l’emploi à lui donner, argument imparable de ses faux alliés, et véritables ennemis, de la représentation politique, et retour insidieux du clientélisme de « l’ancien régime ». Perte de la dimension unitaire et évidemment des ambitions, le portrait serait ainsi très sombre si l’on s’en tenait, comme c’est la règle du filtre étatico-médiatique, au seul cadre national. Les plus proches alliés des insurgés tunisiens ne se trouvent plus alors en Tunisie, et sans qu’on puisse discerner la rencontre qui se produit dans les régions limitrophes de la Libye, quoiqu’il apparaisse bien qu’on y prête une attention particulière pour se détourner de Tunis, leur isolement n’est ainsi que relatif. Étouffés par la majorité moutonnière d’un État parvenu à se conserver, ils quittent seulement le centre d’un mouvement insurrectionnel désormais transplanté à des territoires où leurs égaux ont déjà mis plus profondément en péril leur version locale du nizam général.

2024

 

 

1. Témoignage d’un « dîplomé-chômeur » à propos des médias tunisiens : « Et moi, si je rencontre n’importe quelle caméra de télé, n’importe quel journaliste, je leur dirais : “C’est vous les premiers qui avez volé notre révolution. Vous osez enlever la date du 17 décembre ?”… Vous êtes les médias de la honte ».

2. Une autre occupation, concomitante de la Kasbah, est plus particulièrement relayée alors, celle de la place des « Martyrs » de Sfax, fief syndical.

3. À Metlaoui, le 25 ou 26 février, les militaires ont fait un mort dans la défense du dépôt de la recette des finances pris d’assaut par un groupe de jeunes.

4. La charogne Ammar pourrait en être le décisionnaire, la visite du secrétaire d’État américain le 25 février pourrait aussi avoir déjà préparé l’éventualité d’un turnover.

5. À Metlaoui par exemple : « (…) ce sont les citoyens qui dirigent la ville. Il n’y a pas de municipalité, l’État est absent, toutes ses agences sont fermées. Le gouverneur désigné par le gouvernement transitoire a dégagé. »

6. Les associations droitsdel’hommistes avaient d’ailleurs quitté le navire CNPR en cours de route après avoir identifié les ambitions politiciennes derrière le paravent unitaire.

Hiver 2011, le commencement d'une époque